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    France

    Grand Palais: «On veut se séparer totalement du mythe Gauguin»

    media Un visiteur au Grand Palais regarde de près la toile de Paul Gauguin: «Merahi metua no Tehamana» (Les aïeux de Teha’amana). Tehura, modèle et très jeune compagne tahitienne de Gauguin, est au centre du débat sur la pédophilie du peintre. Siegfried Forster / RFI

    L’ambition de « Gauguin l’alchimiste » n’est pas d’offrir un panorama exhaustif des plus beaux tableaux du célèbre peintre du paradis terrestre. Le Grand Palais à Paris prend à partir de mercredi 11 octobre le risque de nous faire découvrir en profondeur l’artiste « multimédia ». Le but affiché : faire surgir le réel multiple pour « se séparer totalement du mythe Gauguin ». L’exposition de 230 œuvres nous propose une immersion dans l’univers magique de l’artiste transformant la réalité en une fabrique des images. La co-commissaire Ophélie Ferlier-Bouat nous explique aussi pourquoi le débat sur les dérives pédophiles de Paul Gauguin n’a pas trouvé sa place au sein de cette grande exposition. Entretien.

    RFI : Avec Gauguin l’alchimiste, quelle est la question la plus importante à laquelle vous voulez répondre ?

    Ophélie Ferlier-Bouat : C’est de comprendre les méthodes et les manières de travailler tout à fait uniques de Gauguin, avec une approche du matériau très libre, totalement non conventionnelle. J’espère surtout qu’on pourra sortir de l’expo en se disant : Gauguin est certes un merveilleux peintre, mais également un merveilleux céramiste, quelqu’un qui travaille le bois d’une manière très libre et qui a fait aussi de formidables gravures sur bois… Parfois c’est la céramique et le bois qui l’influence pour son travail en peinture. Et parfois, c’est l’inverse. Dans ces allers-retours se dessine tout l’intérêt de l’art de Gauguin.

    Devrait-on donc aujourd’hui plutôt parler d’un artiste multimédia ?

    En tout cas d’un artiste complet. On dit toujours : Gauguin, le peintre, mais, même dans ses écrits, il raconte que, déjà tout jeune, il taillait des petits objets avec des couteaux. Dès le début de sa pratique artistique, il s’intéresse à la manière dont l’artiste peut transfigurer les matériaux pour donner à voir son propre monde.

    Quels sont les ingrédients essentiels chez Gauguin l’alchimiste ?

    L’ingrédient essentiel, c’est le respect du matériau. Il en parle beaucoup. Il est vraiment très intéressé par la matérialité des choses. C’est quelqu’un qui est persuadé d’être un artiste, envers et contre tous. Malgré le fait qu’il n’a pas reçu de formation d’artiste traditionnelle. Donc comment Gauguin réussit-il à infuser dans son matériau tout son art ? Cela passe par une approche dite « primitiviste », une simplification de formes. L’alchimie de Gauguin est cette fabuleuse capacité à nous donner un monde qui n’existe pas. Le Tahiti, il le transforme et le réinvente totalement.

    Que faisait-il autrement que tous les autres artistes de son époque comme Degas, Pissarro, Cézanne qu’il a connus et dont il a collectionné les œuvres ?

    Il a une culture visuelle absolument remarquable. Une fois qu’il voit un motif ou quelque chose, il l’enregistre. Il a aussi une très grande liberté d’approche. Il pioche dans différentes sources, mais il se réapproprie toujours ses sources. Chez Gauguin, derrière une femme assise, il y a un atlante du temple de Dionysos ou le temple de Borobudur, mais personne ne le voit. Je pense que c’est vraiment le propre de ces grands artistes d’avoir un répertoire avec à la fois une mémoire visuelle absolument hallucinante et un répertoire de motifs finalement assez fermé.

    La dernière très grande exposition sur Gauguin était en 1989. Le regard sur son œuvre, a-t-il fondamentalement changé depuis ?

    L’exposition de 1989 était majeure et c’est encore une référence. Mais, aujourd’hui, on veut se séparer totalement du mythe et du génie de Gauguin pour dire : sa manière de travailler est finalement très matérielle. Elle est très ancrée dans le réel. Et cela est vraiment un marqueur de notre temps. En 1989, il y avait des gravures, mais très peu de blocs de bois qui sont finalement l’objet même à tailler de Gauguin. Nous, on voulait vraiment revenir à ça, à l’origine. Dans l’équilibre des œuvres qu’on montre, il y a 55 peintures, donc pas tant que ça. Elles viennent de ponctuer ce dialogue avec ces 29 céramiques, 35 sculptures et objets, 67 gravures, 34 dessins et 14 blocs de bois gravés. On a vraiment essayé de faire un équilibre représentatif de la quantité de production de Gauguin dans chaque discipline.

    Quand il arrive en 1891 à Tahiti, il découvre une île de colonisateurs où les coutumes, les traditions et les statuaires anciennes ont disparu. Alors, il réinvente un Nouveau Monde, un Tahiti rêvé. Où se trouve le moteur de cette obsession ?

    Il a toujours essayé d’aller vers l’inconnu, vers l’ailleurs. Même s’il avait trouvé le Tahiti rêvé, c’est peu probable qu’il l’aurait représenté d’une manière vraiment très littérale. C’est vraiment typique de Gauguin. Il le fait déjà quand il est en Bretagne. Il voit des motifs qui l’intéressent, mais il les invente toujours. Finalement, on peut se dire que le fait que ce Tahiti ait disparu est presque une chance pour son art, parce qu’il a pu inventer des figures de dieu…

    Depuis la sortie du film sur Gauguin, Voyage à Tahiti, en septembre, un débat a ressurgi sur les dérives pédophiles de Gauguin. Sachant que l’artiste lui-même avait raconté avoir eu plusieurs femmes âgées de 13 ans. En tant qu’historienne de l’art, peut-on faire abstraction de ce débat quand vous présentez une exposition qui déborde d’allusions sexuelles ? Par exemple, vous reconstituez sous forme d’hologramme la Maison du Jouir de Gauguin à Hiva Oa. Vous évoquez les « Femmes fatales » et les pulsions (« Je m’en vais… pour vivre en sauvage ») du peintre. On contemple des tableaux voluptueux comme Femme caraïbe et Ève tahitienne… Ne faut-il pas plutôt faire entrer ce débat sur la pédophilie dans les considérations sur l’artiste et son œuvre aujourd’hui ?

    C’est une question très complexe qui ne peut pas se traiter en trois phrases. C’est pour cela que nous n’abordons pas le sujet en tant que tel. Effectivement, on aborde la femme comme motif, mais on ne fait pas forcément la part des choses entre le réel et ce qu’il représente. Typiquement, l’actuel débat, c’est de dire : dans le film d’Édouard Deluc, en réalité, elle [Tehura, le modèle et la compagne tahitienne de Gauguin, ndlr] avait 13 ans. C’est ce que Gauguin dit dans Noa Noa [dont le manuscrit, très rarement montré au public, est exposé dans une salle du Grand Palais, ndlr].

    Or, il faut savoir que très peu de temps avant, il y avait le Mariage de Loti [récit autobiographique de l’écrivain français Pierre Loti écrit pendant son séjour à Tahiti et publié en 1880, ndlr] dans lequel Loti se marie avec une Tahitienne de 14 ans. Et si [chez Gauguin] elle a 13 ans, ce n’est pas tout à fait un hasard, c’est aussi pour aller plus loin que Loti. Donc, les recherches historiques qui ont été faites justement sur Tehura montrent que, probablement, elle avait plus de 17 ou 18 ans. Les suivantes étaient effectivement très jeunes, là, on ne cherche pas du tout à le dédouaner. Mais, avant d’entrer dans ce débat-là, il faut expliquer tout cela. Et expliquer que Noa Noa est un récit romancé. Il veut aussi choquer le spectateur occidental.

    Et quand on commence à aborder ce côté sulfureux de Gauguin, cela a tendance à prendre le pas sur l’artiste. Et nous, on trouve cela dommage. Parce qu’on voulait montrer que c’est un artiste très précurseur par rapport à des gens comme Picasso. Mais si on nous demande, on dit aussi que l’homme, s’il était jugé aujourd’hui, il serait condamné pour pédophilie.

    Vous terminez l’exposition avec un autoportrait en crayon noir reprenant le geste du doigt à la bouche. Vous décrivez un geste régressif et parlez du symbole d’un Gauguin « sauvage ». Lui-même avait évoqué par rapport à ce dessin le sentiment de « la culpabilité après l’amour ». Comment faut-il l'interpréter aujourd’hui ?

    Il est très probable qu’il n’a jamais éprouvé ce sentiment-là. Il le dit volontairement pour choquer. Pour nous, historiens, il s’agit plutôt d’un geste très régressif qu’on retrouve aussi chez certains Tikis marquisiens [ancêtres déifiés, ndlr]. C’est pour montrer cette quête perpétuelle de Gauguin de proposer un art d’avant. Avant quoi ? Avant la civilisation. Avant l’âge adulte. Avant toutes ces choses-là. En tous cas, c’est ce que lui appelle le « primitivisme ». L’art des origines.

    Gauguin, l’alchimiste, exposition au Grand Palais, du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018.

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