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    Culture

    [Langues oubliées du Nobel] Parfum de plagiat autour d’un Nobel

    media Maurice de Maeterlinck, vers l'âge de 40 ans. Domaine public

    Le seul prix Nobel de littérature belge aurait profité indûment des recherches d’un écrivain sud-africain. Maurice Maeterlinck publia en 1926 La vie des termites. Eugène Marais lui intenta un procès, au motif qu’il s’était largement inspiré de ses travaux, regroupés plus tard sous le titre Die Siel van die Mier (L’âme de la fourmi), qu’il fit paraître par chapitres dans l’hebdomadaire Die Huisgenoot à partir de 1923. Le procès tourna court, faute de fonds suffisants. Morphinomane, Marais aura probablement utilisé à d’autres fins l’argent qu’il avait pu réunir.

    Eugène Marais était un intellectuel peu banal, versé autant dans la médecine que la poésie, le droit ou le journalisme. Au moment où les Boers vaincus se reconstruisent en Afrikaners, ils trouvent en Marais la voix qui les porte. Il avait étudié à Londres, mais a toujours écrit en afrikaans afin de mettre sa langue en valeur, tant sur le plan littéraire que scientifique (il est considéré comme le père de l’éthologie).

    Maeterlinck, natif de Gand, était un poète symboliste, auteur de plusieurs livrets d’opéra (Pelléas et Mélisande notamment) qui se passionnait pour la vie des plantes et des insectes vivant en vastes collectivités. Sa Vie des abeilles date de 1901.

    Un léger parfum de plagiat tourne autour de certaines œuvres de Maeterlinck. S’il se moqua lui-même d’avoir commis une « Shakespitrerie », il eut maille à partir avec le dramaturge allemand Paul von Heyse, Nobel 1910. Des universitaires de Stellenbosch, et surtout le chercheur flamand David Van Reybrouck, ont souligné que le Prix Nobel 1911 n’avait pas vu beaucoup de termites, encore moins observé de termitières, car il n’était jamais allé en Afrique. Ecrivain francophone, il maitrisait bien le néerlandais et pouvait lire l’afrikaans. Il a eu, sans aucun doute, accès à Die Huisgenoot. Eugène Marais lui a reproché spécifiquement de lui avoir emprunté le concept d’unité organique pour décrire la termitière et subtilisé le mot de nasicornis désignant les termites soldats, avec leur dard sur la tête.

    Il est facile d’inférer que l’écrivain au succès planétaire ait pu plagier l’œuvre d’un observateur de brousse, ancré au bout de l’Afrique. Cela reste toutefois à démontrer. Van Reybrouck épluchera méthodiquement toutes les archives de Gand, Bruxelles, Anvers et Courtrai. Il se rendra en Afrique du Sud sur les traces du médecin atypique qui pratiquait l’hypnose. Il en tirera un livre*, remarquable par son sens de l’observation, son érudition, sa méthodologie et par un style novateur. Un soir au théâtre Vooruit de Gand, Van Reybrouck m’a fait part de sa conviction : il y a bel et bien eu plagiat, mais il n’est pas en mesure d’en apporter la preuve formelle.

    Disons que Maeterlinck, pour le moins, a omis de citer ses sources.

    L’écrivain sud-africain Steven Gray, anglophone et francophile, s’insurge d’ailleurs contre le traitement hagiographique réservé à Marais par la communauté afrikaner : l’homme qui murmurait à l’oreille des singes lisait bien évidemment les œuvres de Maeterlinck, et ne s’est pas privé de reprendre, sans les mentionner, les travaux d’autres entomologistes.

    Un film sud-africain récent, Die wonderwerker**, raconte une année que passe Marais dans le Limpopo à étudier babouins, mambas et termites. Il soigne sa malaria, hébergé par un couple de fermiers (fictif) qui accueillent aussi une orpheline de la guerre des Boers. Quelques scènes fortes montrent l’extraordinaire capacité de Marais à communiquer avec les animaux, faculté qui a frappé ses contemporains.

    Savant et poète l’un et l’autre, Maeterlinck et Marais ont connu des fins très différentes. Le premier s’éteint en 1949 dans sa villa de la Côte d’Azur. Le second, en état de manque, se suicide par deux coups de fusil en 1936.

    Nous avons évoqué la malédiction qui pèse sur les écrivains néerlandophones dans leur séduction auprès de l’Académie suédoise (billet n°43). Le talentueux Van Reybrouck, né en 1971, formé à l’archéologie, ne s’est pas limité à cette enquête-voyage sur un éventuel plagiat. Il a étudié les différents systèmes électoraux et proposé de réhabiliter le tirage au sort dans certaines instances. Son impressionnant livre sur l’histoire du Congo, de Léopold II à nos jours, fruit de nombreux déplacements et d’entretiens approfondis, a été trois fois couronné en France. Tout récemment, sous le titre Zinc, il a ressorti des tiroirs le minuscule territoire de Moresnet, situé sur la rivière Gueule, entre la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, qui fut déclaré zone neutre entre 1815 et 1919. A travers l’histoire d’une mine de zinc, l’auteur s’interroge sur l’idée de frontière.

    Encore deux ou trois publications du même tonneau et le jury pourra trouver un digne successeur à V.S. Naipaul (2001) et S. Aleksievitch (2014).


    *David Van Reybrouck, Le Fléau, traduction Pierre-Marie Finkelstein, Actes Sud, 2008

    ** Die wonderwerker, même titre dans la version anglaise, de Katinka Heyns, 2012, avec dans le rôle de Marais, l’acteur Dawid Minnaar qui fréquente l’Alliance française de Johannesburg.


    Clin d’œil : marais se disait broek en néerlandais médiéval. Broeksel donnera Bruxelles. La présence de trois villages au sud de Dunkerque (Saint-Pierrebrouck, Capelle-Brouck et Brouckerque) indique que la région était jadis très marécageuse. Cette racine se retrouve aussi chez le franciscain Guillaume de Rubroeck, envoyé par Saint-Louis en 1253 auprès de l’empereur mongol. Ou encore chez Ruisbroek l’Admirable, le grand mystique médiéval (1293-1381). Signalons que David Van Reybrouck est né à Assebroek, commune rattachée à Bruges en 1971.

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