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    France

    La banane, objet artistique et esclavagiste

    media Vue de « A fruit, a gun » (2017) de l'artiste martiniquais Jean-François Boclé. Photographie contrecollée sur dibon. 60 x 43 cm 1/6. Maëlle Galerie. Siegfried Forster / RFI

    L’artiste martiniquais Jean-François Boclé prend le contre-pied de la banane culte d’Andy Warhol qui exhibait en 1967 sa « banane » sur la pochette du groupe Velvet Underground en allusion à une sexualité débridée. Jean-François Boclé travaille depuis 2006 sur les coulisses sombres de l’industrie de la banane. Ses dessins, peintures, photos et installations dévoilent les faces cachées et détournent l’imagerie innocente du fruit le plus vendu dans le monde. Dimanche 12 novembre, lors de la foire internationale autour de l’Afrique (Akaa) à Paris, Boclé a dépecé son installation « The Tears of Bananaman » pour la faire dévorer par le public. Entretien.

    RFI : Votre installation sous forme de tas de bananes n’a pas l’air être innocente.

    Jean-François Boclé : Qu’est-ce qui est innocent ? Ce sont 300 kilogrammes de bananes d’exportation scarifiées de mots sur un socle blanc et qui vont dire une figure humaine gisant. Ce Bananaman est-ce un super héros endormi, vaincu ? Ou peut-être il va se lever dans la salle d’exposition.

    Derrière l’industrie du sucre s’est longtemps caché l’esclavage. Qu’est-ce qui se cache derrière la banane ?

    La banane est une monoculture d’exportation. Elle a repris les schémas du temps d’esclavagiste qui étaient la canne, le coton, le cacao. Cette époque de l’esclavage a mis en place une technologie de contrôle de corps, du territoire, de l’espace, des critères de surrentabilité. La banane a récupéré tout ce savoir-faire, mais pour dire les choses autrement, avec quand même des petits salaires pour les travailleurs.

    Que nous disent ces bananes exposées ici ?

    J’étais deux mois en résidence en Colombie, dans la zone à banane Ciénaga. Cet endroit que Garcia Márquez a décrit dans son roman Cent ans de solitude évoquant le massacre des bananeraies de 1928 qui a marqué l’Amérique latine et les consciences : mille travailleurs syndiqués assassinés par l’armée colombienne à la demande de l’United Fruit Company.

    Donc, ces bananes ne sont pas innocentes, parce qu’elles sont traumatisées. Ce ne sont pas des bananes jaunes et joies des rayons dans le Nord, des starlettes warholiennes, des bananes sourire, elles le sont aussi, elles sont bonnes, mais derrière, on sait et je veux le rappeler : il y a ce Bananaman qui dit sa colère, sa souffrance. Et elles le disent avec le langage de mes écrits poétiques, mais frontaux.

    Jean-François Boclé derrière son installation « The Tears of Bananaman ». Siegfried Forster / RFI

    Vous soulignez que le jaune de la banane qu’on trouve dans nos marchés et supermarchés est très cher payé. Pourquoi ?

    Je vais parler d’un exemple dans une zone à banane colombienne. Mais je pourrais parler aussi du Costa Rica, du Cameroun… C’est une zone sous contrôle. On ne sait pas à qui cela appartient, mais elle appartient en fait à de grosses compagnies américaines, toujours la suite de l’United Fruit Company. Mais il ne faut pas savoir. On ne sait jamais rien… Et elle est sous contrôle. C’est à dire, si [quelqu’un] s’imagine à demander un verre d’eau auquel il n’a pas droit, on ne va pas lui dire non, on va le tuer. Il y a une politique de terreur systématique qui est appliquée – via des groupes dont je ne vais pas m’étaler ici là-dessus…

    Donc, c’est le contrôle des corps, de l’espace, des bouches… Rien ne doit échapper autre que l’argent qui va dans les grandes entreprises et les bananes sur les supermarchés. C’est beaucoup de souffrances, beaucoup de mise en silence des travailleurs, mais pas que les travailleurs…

    Est-ce spécifique à la banane ?

    Non, je pourrais parler du coltan au Congo, de l’huile de palme, ce sont aussi des choses qui vont atteindre les corps, les terres, etc. Tout cela, parce que ce sont des matières stratégiques qui valent très cher pour les grosses compagnies. Il faut savoir que la banane est le premier fruit produit au monde. Cela a l’air joyeux une banane, c’est beau, c’est mignon, mais derrière… Une fois mis dans le cargo, là, on ne joue plus. C’est toute cette polysémie [un mot présentant plusieurs sens] de la banane : c’est aussi la banane qu’on jette sur les Noirs en poussant des cris de singes dans les stades de foot ou lors des courses automobiles.

    Des bananes de l'installation « The Tears of Bananaman » de Jean-François Boclé. Siegfried Forster / RFI

    Dans vos œuvres, on trouve cette installation organique, mais aussi des photographies et des peintures sur papier. Ici, à l’Akaa, est-ce la partie à vendre de votre œuvre ?

    Je fais beaucoup d’installations, parce que je suis excessif. Je suis dans la démesure. Mais j’aime extraire de mes installations des œuvres différentes, plus intimes. Donc, je vais la tordre et le jaune immaculé va se battre avec des atteintes, des traits noirs… J’assume la dimension du plaisir aussi. C’est pourquoi le Bananaman va être cannibalisé par le public, dans le cadre d’une performance où je vais lire chacune des phrases écrites sur les bananes en les offrant à manger.

    Quant à la photographie, sur la photo, je saisis une banane comme on saisit un pistolet, mais comme le ferait un enfant. Comment parle-t-on de la violence ? Les phrases que j’ai mises sur les bananes, ce sont des phrases d’enfant. On est innocent, mais il faut que cela sorte, que cela se dise…

    Vous avez grandi au Martinique et vous citez souvent Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau. Quel est le rapport entre vos bananes et ces écrivains-philosophes ?

    Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant ont signé un article dans le journal Le Monde que je trouvais très important suite au cyclone Dean en 2007 - et on sait qu’on vient de subir trois cyclones en Caraïbes, et quels cyclones !, avec des îles rasées, Dominique, Porto Rico et Saint-Martin. Ils ont signé une tribune en questionnant le fait : à chaque fois qu’il y a un cyclone ou une tempête tropicale, cette économie tombe, parce que la banane a des racines très fragiles. Notre terre à nous est moins rocailleuse que les plantations de l’Amérique centrale. Donc, elle est très fragile. Et on a des cyclones. Glissant et Chamoiseau disaient alors : à quoi bon de remettre toujours cette économie de la dépendance ? Les terres où l’on met cette monoculture d’exportation, elles ne permettent presque plus de produire pour nous, alors que nous avons nos légumes à nous qu’on importe.

    Donc, ils se sont dits : pourquoi pas un projet, une utopie, qui serait de ne pas relever ces arbres. Ou peut-être repenser une autre agriculture avec de l’écologie…

    L'artiste Jean-François Boclé lors de la performance de canibalisation de son installation « The Tears of Bananaman » à l'Akaa. Siegfried Forster / RFI

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