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    France

    Prisons: «L’œilleton inversé» ou le «choc carcéral» des surveillants

    media Arnaud Théval : « Incorporation n°2 », tirage photo format 100x100 cm, présenté dans l’exposition « L’œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus ». Arnaud Théval

    Pas de prisonnier sans surveillant. Une phrase simple. Une réalité complexe. « L’œilleton inversé » est la première grande exposition dédiée à l’image des surveillants. Un projet innovateur, d’égal à égal, initié et réalisé par le photographe artiste Arnaud Théval, à partir d’une résidence artistique de plusieurs années au cœur de la grande École nationale d’administration pénitentiaire (Enap) à Agen, dans le sud de la France. Des images rares et des impressions uniques, présentées jusqu’au 30 novembre au musée des beaux-arts d'Agen, à l’Église des Jacobins, ancienne prison, pour faire sortir les images de leur prison.

    « La porte franchie, dans ma tête tout se bascule… les mains moites, la boule au ventre. Ai-je pris la bonne décision ? Je crois que je vais me prendre une claque avec cette histoire de "choc carcéral". » Des peurs, des appréhensions, des ressentiments… Tout cela surgit quand l’élève surveillante Tiphaine met pour la première fois son uniforme, le bleu.

    L’uniforme bleu fabriqué par des prisonniers

    Une photo a capté ce moment intense de l’« incorporation », où l’uniforme bleu confectionné par des prisonniers transforme un élève en surveillant. Tiphaine se rappelle d’un sentiment de « fierté de représenter l’État, parce qu’on est quand même la troisième force de la France. Une fierté après beaucoup d’appréhensions : est-ce que j’ai fait le bon choix ? Est-ce que je ne vais pas le regretter ? »

    Jamais, elle n’oubliera la date du 4 avril 2017, le jour où elle a intégré l’École nationale d’administration pénitentiaire (Enap). Courageuse, elle participe à cette exposition, raconte son cheminement intérieur, accepte que l’œilleton soit inversé. Tout cela pour une raison simple : « C’est un projet qui nous tient au cœur, parce que c’est ce qu’on a ressenti à ce moment-là. »

    « À l’intérieur de soi-même, c’est un sentiment étrange, se souvient son collègue Jérôme du jour J, mais quand même de la fierté surtout. Une certaine fierté. Une certaine joie. C’est une étape qui se déclenche. On entre vraiment dans la peau d’un surveillant. En mettant l’uniforme, on démarre notre carrière de surveillant. »

    L’image du bourreau et l’inconscient collectif

    Des photos, des textes, quelques vidéos… Le dispositif de l’exposition semble modeste. La tâche entreprise se révèle gigantesque. « Bien sûr, il y a toutes ces images qu’on a des surveillants : la figure du bourreau, la figure de la violence… explique Arnaud Théval la genèse de son projet. C’est une image qu’on partage dans l’inconscient collectif. Pour commencer ce projet, je suis venu sans images, dans l’idée d’en construire une à partir de la rencontre, avec leurs expériences et la mienne. C’est une multitude de rencontres qui – au bout de trois ans – ont constitué le paysage de mon univers et donc le paysage de ce projet. »

    Avec un défi en commun : le photographe renonce à « prendre » des photos et les surveillants arrêtent de surveiller leur image. Chacun fait un pas vers l’inconnu, vers l’autre. Ensemble, ils acceptent à appréhender comment ce métier bascule leur vie.

    Tiphaine : « On a intégré l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire le 3 avril 2017 et on prend nos services le 4 décembre, quand on sera vraiment élève-surveillant. » Siegfried Forster / RFI

    Le « ballet » des surveillants

    Une des images phares de l’exposition montre un « ballet » des surveillants. Un défilé de jambes tenues par les lacets des chaussures, le jour de l’ « incorporation ». Face à l’objectif du photographe, ils lâchent leurs corps, à l’image d’un baptême de l’air en parachute tandem.

    « Les bleus, c’est comme ça qu’on appelle les jeunes recrus de l’administration pénitentiaire, ils arrivent par promotion de 600, 800, 900 élèves. Dès le lendemain de leur arrivée à l’Enap, on leur remet un paquet en carton avec leur nom dessus. Dedans, il y a leur uniforme. J’ai pu assister à cette remise d’uniforme dans le gymnase. Ils sont incorporés, leurs corps entrent littéralement dans un uniforme pas si facile à porter, parce que devenir surveillant, ce n’est pas si simple. »

    Le « choc carcéral » d’Arnaud Théval

    L’artiste Arnaud Théval connaît bien les lieux plus ou moins enfermés. Il a parcouru les hôpitaux, les écoles et a photographié trois prisons en France au lendemain de leur fermeture quand les empreintes des corps des détenus se sentaient encore dans les lits déserts. C’est à ce moment-là qu’il a subi son propre « choc carcéral » : « On est face à ce qui est la prison : sa gravité, sa violence, sa poésie, ses débordements d’humanité, ses prises de contrôles. Cela m’a fait vaciller, c’était mon choc carcéral. Cela m’a terriblement remué. »

    Une plongée dans les archives des photos prises dans les prisons sous la IIIe République (évoquées dans l’exposition sous forme d’un triptyque intitulé Porno-dortoir montrant des prisonniers aux visages hagards, regards fuyants et crânes rasés) l’a convaincu de faire naître un projet autour du milieu carcéral sans exhiber les prisonniers.

    Faire venir les tabous

    Dans L’œilleton inversé, Arnaud Théval ne flashe pas ni sur les barreaux de prison ni sur les murs bloquant tout horizon. L’artiste avance subtilement par les marges pour faire vibrer l’épicentre. Donc pas la peine de briser les tabous, car le moment venu, ils imploseront tout seuls. Le photographe ne provoque pas un choc frontal entre le milieu carcéral et ses photos. Ses images cherchent à rendre tangible la profusion des âmes sous les uniformes. C’est aux surveillants eux-mêmes de ressusciter ces lieux d’enfermement dont ils ont la charge.

    « Ce qui m’a intéressé était de révéler - par des mises en situation avec des élèves - tous les moments de fragilités, d’hésitations, d’émotions ou de non-dits qui ne sont pas pris en compte, pas mis en image, déclare l’artiste. Le fait de les révéler permet d’évoquer toute une traversée humaine et sensible d’un univers qui est très normé et d’en révéler aussi les dispositifs et d’assignations… »

    Jérôme, élève-surveillant dans une vidéo projetée dans l’exposition : « Mettre l’uniforme est un grand changement. Un mélange de fierté et d’appréhension aussi. » Siegfried Forster / RFI

    « Il n’y a pas de surveillant idéal »

    Pour l’interview, Tiphaine est venue en débardeur, exposant ainsi sans gêne son tatouage d’une rose rouge sur son épaule gauche. Il y a encore quelques années, c’était strictement interdit chez les surveillants pour ne pas éveiller les soupçons d’appartenir au mauvais côté. Comment définir aujourd’hui un surveillant idéal ? « Il n’y a pas de surveillant idéal, répond Tiphaine en haussant ses épaules. C’est tout simplement faire notre métier le mieux possible. Après, il n’y a pas de surveillant bon ou mauvais. Chaque personne est différente, donc chaque personne voit le métier différemment. »

    Le projet artistique ouvre les yeux et les portes, questionne et déconstruit la place des uns et des autres, les normes de l’institution. Boostés par la dynamique propre de leur démarche volontaire, les surveillants sont prêts à enlever leur haut pour se révéler. Se découvrir pour se découvrir et montrer fièrement sa peau. Apparaissent alors sur le dos, le cou, le buste et le bras des surveillants des tatouages, l’apanage traditionnel des prisonniers, brouillant ainsi les limites et les frontières, créant des passerelles sous-cutanées, à peine perceptibles et d’autant plus fortes :

    Quand le tatouage déborde de l’uniforme

    « Aujourd’hui, beaucoup d’élèves sont tatoués, fait savoir Arnaud Théval. Parfois le tatouage est un peu caché, dissimulé… Ça raconte finalement l’envie de ces personnes-là de se raconter à travers de dessins qui glissent le long de la peau, du cou… Et quand cela déborde de l’uniforme, cela devient passionnant, parce que cela dit cette porosité entre l’intime qui devient "extime". On affirme cette force de l’individu. Un exemple : un élève surveillant arrive avec un fil barbelé autour du bras et m’explique : chaque pointe du barbelé équivaut à un an d’enfermement dans les prisons américaines. Donc, il y a une espèce de jeu : ils savent que ce sont des signes qui peuvent questionner leur rapport à l’enfermement, mais ils n’avaient pas prévu d’être surveillants [sourire]. »

    « C’est eux les chasseurs et nous les lapins »

    Un panneau intitulé « Ça m’a choqué » donne une idée du choc carcéral de la 187e promotion après le premier stage en prison. Un condensé émouvant de leurs pensées, pour la première fois exprimées publiquement. « Au parloir, nous avons dû intervenir, car un détenu voulait tuer sa compagne. Lorsque les Eris ont fait une descente, ils ont trouvé des armes artisanales derrière un frigo, cachées dans le mur… C’est eux les chasseurs et nous les lapins… De me faire interpeller dès mon arrivée par les détenus qui criaient "les petits bleus sont là !"»

    Vue du mur « Le Tigre et le papillon » dans l’exposition « L’œilleton inversé », réalisée par l’artiste photographe Arnaud Théval. Siegfried Forster / RFI

    L’exposition se déroule dans l’Église des Jacobins. L’édifice date du XIIIe siècle et avait jadis aussi bien servi comme quartier général de la Reine Margot que comme prison. « Accueillir ce projet artistique dans un tel endroit est tout à fait symbolique, remarque Adrien Enfedaque, le conservateur du musée des Beaux-Arts d’Agen qui a programmé l’exposition. Arnaud Théval joue avec un certain nombre de codes, parfois d’une manière assez transgressive. Comme c’est transgressif de parler dans cette église désaffectée d’une forme d’enfermement. (…) Je ne connais aucun artiste qui a travaillé sur le surveillant en tant que tel. Souvent on représente les geôliers soit sous les traits de bourreaux, soit des geôliers qui dorment et laissent échapper des prisonniers. C’est vraiment une des premières fois où un artiste va créer une sorte de ‘nouveau’ sujet sur le surveillant. »

    « La cellule me regarde »

    Le sifflet des surveillants, la fourchette transformée en arme par les prisonniers, l’inversion de l’œilleton d’une porte de cellule… Les témoignages des élèves surveillants font froid dans le dos : « Nous avançons sur la coursive et je vois un œil qui me suit… L’œilleton a disparu, la cellule me regarde. L’inversion est totale. Des paires d’yeux tour à tour cherchent à voir, nous voir. »

    Les images générées dans le cadre du projet artistique sont troublantes et surgissent au moment d’un tournant historique pour les prisons françaises. Les vieilles prisons, vétustes, mais insérées dans les villes, ferment leurs portes. « Les nouvelles prisons sont construites en dehors des villes pour des raisons immobilières, mais elles s’éloignent peut-être encore plus de nos yeux et donc de notre connaissance de cet espace-là », s’interroge Arnaud Théval.

    « Quelles images attendez-vous ? »

    Le Tigre et le papillon, un dessin photographié sur le mur d’une cellule illustre d’une manière merveilleuse et inquiétante l’équilibre fragile entre les surveillants et les prisonniers, entre la force supposée des uns et la faiblesse supposée des autres. « Il y a des images polémiques qui viennent de créer du débat, qui font apparaître des normes, affirme l’artiste photographe. C’est là où cela devient passionnant, parce que les uns et les autres réagissent autour des images qui ne correspondent pas à ce qu’ils attendent. Cela soulève la question : qu’attendez-vous comme type d’images ? On est face à une espèce de nœud qui contient toute la complexité et la problématique du centre pénitentiaire. Comment représenter une institution qui ne se représente pas ? »

    L’artiste photographe Arnaud Théval dans son exposition « L’œilleton inversé » à l'Eglise des Jacobins, à Agen. Siegfried Forster / RFI

    L’œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus, exposition réalisée par l’artiste photographe Arnaud Théval, jusqu’au 30 novembre 2017 au musée d’Agen, église des Jacobins. Projet réalisé lors d'une résidence à l'Ecole nationale d'administration pénitentiaire (ENAP). Arnaud Théval vient aussi de publier le livre La prison & l'idiot aux éditions Dilecta.

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