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    Culture

    [La vie des mots] La position du traducteur

    media Première de couverture de «Dire presque la même chose» de Umberto Eco. Editions Grasset

    « Et l’alcool de Dieu planait sur la face des eaux ». Cette traduction de la Genèse par ordinateur, involontairement pourvue d’esprit, on me l’avait racontée il y a quelques lustres. L’auteur de cette recherche m’est enfin connu. Il s’agit du célèbre écrivain italien Umberto Eco (1932-2016).*

    Editeur érudit, il connaissait le métier de traducteur. Il était en outre capable de comparer la traduction de ses propres textes dans cinq langues au moins.

    J’ai fait mon miel de ses textes savants, notant plusieurs mots nouveaux dans mon calepin : hypotypose (un mot qui rend évident le sens visuel), goliardique (relatif aux clercs paillards), uchronie (réécriture de l’histoire à partir d’un événement modifié) …

    Son appréciation sur la traduction me plaît : il s’agit d’une négociation constante. Pour obtenir un effet, il faut renoncer à autre chose.

    Dans le défi de passer d’une langue à l’autre, la poésie est sans aucun doute le point d’incandescence de la traduction. Eco consacre beaucoup de pages au célèbre poème d’Edgar Poe, intitulé Le Corbeau, considéré comme un chef-d’œuvre pour son romantisme et par sa composition. D’un côté, la nuit noire, le froid glacial, la disparition de la bien-aimée et un corbeau qui répète « nevermore » (jamais plus). De l’autre, une métrique particulière, des allitérations et des sonorités travaillées. Poe « pensait » aussi avec son oreille, dit joliment Eco.

    Le poème a été traduit par Baudelaire en 1856 et par Mallarmé en 1875, ce qui donne lieu à des comparaisons éclairantes. Eco nous livre de surcroît la traduction en portugais de Pessoa, la version espagnole et le travail rimé en allemand.

    Il se trouve que ce poème est longuement abordé par Martin Rueff dans le catalogue de l’exposition Après Babel, traduire, accueillie au MuCEM de Marseille en 2016. Baudelaire aurait traduit Le Corbeau par paresse d’écrire, fasciné par l’analyse, la science de la rime, du rythme et du refrain. Comme traducteur, il s’est justifié : « J’ai préféré faire du français pénible et parfois baroque pour donner toute sa vérité à la technie philosophique de Poe. » Remarquons que Baudelaire a produit une traduction en prose.

    Il est certain que la traduction du Corbeau a beaucoup joué pour la réputation de Poe (natif de Baltimore) en France. C’est Manet lui-même qui a illustré la version de Mallarmé.

    Il n’y a donc pas que les textes sacrés dont la traduction donne lieu à des débats passionnés. Le rôle des traducteurs s’en trouve valorisé. La légende veut que 72 savants juifs parvinrent à la même traduction des textes bibliques en grec, à Alexandrie en 270 avant notre ère. Sans douter du sérieux d’un traducteur, celui-ci met dans son travail toute sa culture, sa finesse, sa vision du monde. Comme l’a si bien dit Emmanuel Hocquart : « Je ne traduis pas, j’écris des traductions. »

    Eco résume ainsi le travail du passeur : « La traduction est une stratégie qui vise à produire dans une langue différente le même effet que celui du discours source ». S’il est impossible de rendre exactement le texte de base, il est toutefois possible de s’en approcher de près, d’exprimer presque la même chose. « Le problème du presque devient central dans la traduction poétique, jusqu’à la limite de la recréation, si géniale que du presque, on passe à autre chose qui n’a avec l’original qu’une dette, dirai-je, morale. »

    Sur l’antenne de RFI, la philosophe Barbara Cassin, qui a piloté le catalogue Après Babel, s’est interrogée à propos de l’expression faire l’amour dont la formulation diffère dans toutes les langues, même dans la langue des signes. Voilà qui complique encore la position du traducteur. Proche de la langue source ou focalisé sur le public cible ? Prude, prudent ou courageux ? Permettez-moi une comparaison. La traduction est une danse. Parfois on danse proche, parfois loin, parfois mal, et de temps à autre avec grâce. Mais avant tout, il faut une pointe d’audace pour se lancer sur la piste.


    *Umberto Eco, Dire presque la même chose, expériences de traduction, Grasset, 2010

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