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    Photographie, identité nationale, migration et mentalité coloniale

    media Un autoportrait photographique sous forme de ferrotype, réalisé par Almudena Romero, Espagnole vivant en Angleterre, exposé dans le cadre du festival « Circulation(s) » au Centquatre. Siegfried Forster / RFI

    Quand des portraits étranges de toute petite taille alignés sur des mini-étagères nous lorgnent, cela donne envie de savoir plus. Ce sont des ferrotypes fabriqués par Almudena Romero, artiste espagnole vivant à Londres. Avec ce très ancien procédé pour faire des images, elle explore la relation inavouée entre la photographie et le colonialisme, entre les techniques photographiques et l’identité nationale. « Growing Concerns » est aussi une tentative de s’approprier le mot « migrant » d’une nouvelle façon, avec des migrants d’aujourd’hui et avec une certaine fierté grâce aux réseaux sociaux. Romero est artiste invitée de « Circulation(s) », le festival de la jeune photographie européenne qui a lieu jusqu’à 6 mai au centre culturel de la Ville de Paris, le Centquatre. Entretien.

    RFI : Qui se cache derrière les portraits de votre série « Growing Concerns » ?

    Almudena Romero : Ce sont des photos faites avec la technique de collodion humide, très liée au développement de l’identité nationale et de la mentalité coloniale. Au Royaume-Uni, tous les portraits de l’époque victorienne ont été réalisés à partir de collodions humides. Des plaques de collodion humide, mais faites en aluminium, cela s’appelle des ferrotypes. J’ai fait des portraits de migrants à Londres, là où j’habite. Au lieu de décider qui est migrant ou pas, j’ai lancé un appel sur Facebook et Instagram. Tous ceux qui se considéraient comme « migrant » pouvaient venir dans mon studio et se faire portraiturer. L’idée était d’utiliser une démarche contraire à la mentalité coloniale ou à la pratique coloniale, c’est-à-dire d’imposer aux autres d’être migrant ou pas.

    Où et comment s’est déroulée la séance ?

    En total, j’ai fait 200 photographies, dans mon studio professionnel à Londres. Avec cette technique, prendre une photo dure 30 minutes. C’est une vraie collaboration. Parfois cela a pris toute une matinée pour obtenir une bonne photo [rires]. Comme cela prend tellement de temps, les gens pouvaient en même temps apprendre cette technique devenue très rare aujourd’hui. À la fin, chaque participant pouvait garder une copie.

    Pourquoi vos photos montrent-elles des visages, mais pas de noms ?

    Je connais très bien les personnes sur les photos, mais ce projet parle de la migration et de la construction de l’immigration et de l’identité nationale et comment cette technique photographique a beaucoup contribué à cette construction. Le développement des nations et le développement des archives photographiques sont liés. Cela s’est passé au XIXe siècle. Quand cette technique photographique a été développée, les musées, comme le Victoria and Albert Museum à Londres, ont commencé à collectionner les photos qui ont été faites avec cette technique. Tout cela se passait dans le contexte d’une mentalité coloniale qui distinguait très fortement entre « nous » et « eux ». La manière dont les pionniers de la photographe ont pris en photo des célébrités comme Charles Darwin ou des gens dans leurs colonies, c’était complètement influencé par une mentalité coloniale. La construction des archives photographiques contribuait énormément à cette distinction entre « eux » et « nous ».

    « Growing Concerns », portraits d’immigrés, réalisés par Almudena Romero. Siegfried Forster / RFI

    Cette façon de photographier, est-ce que c’était un produit du colonialisme ou juste une apparition simultanée ?

    Cette technique a énormément soutenu la mentalité coloniale, parce qu’il est beaucoup plus facile de s’identifier avec une nation quand on peut se reconnaitre aussi visuellement, avec des portraits pour définir : qui sommes-nous ? Qui sont les autres ? C’est aussi plus facile pour construire tous les concepts de la nation comme l’identité nationale, etc. Donc, il y avait toute la démarche coloniale derrière. Ce procédé a aussi permis de créer les premiers négatifs sur des plaques en verre. C’était un peu le « smartphone » de l’époque. Avant, c’étaient des négatifs en papier, mais quand on a un négatif sur une plaque en verre, on peut faire des tirages et les distribuer en masse.

    Dans votre série, on voit des individus, mais, à l’époque historique de cette technique, les photos ont été prises dans un esprit collectif, national.

    Oui, exactement. Pour cela, dans mon projet, ce n’est pas leur nom ou leur prénom qui est important. Je parle de la construction des identités nationales. Je voulais aussi « détacher » le mot migrant de beaucoup de connotations. La migration fait partie de l’histoire de l’humanité. Et depuis finalement peu de temps, on essaie de construire de plus en plus de barrières et de rajouter beaucoup de connotations au mot « migrant ».

    Comment les gens ont-ils réagi suite à votre appel ?

    Pour beaucoup de gens, le mot « migrant » est insultant : « Comment pouvez-vous faire un appel en demandant aux gens de se définir comme un migrant ? » C’était intéressant. En même temps, je voulais aussi m’approprier ce mot. Un peu comme avait fait la communauté queer avec le mot queer. Aujourd’hui, ce mot ne possède plus de connotation négative. Je voulais faire la même chose avec le mot « migrant ».

    Trois parmi les deux cents portraits d'immigrés réalisés par Almudena Romero pour « Growing Concerns ». Siegfried Forster / RFI

    Le fait d’avoir lancé l’appel sur Facebook et Instagram, qu’est-ce que cela a changé ?

    Au XIXe siècle, les artistes choisissaient les sujets. À cette époque, on pratiquait aussi énormément la photographie ethnographique. C’était une relation de pouvoir entre le photographe et la personne portraiturée. Par exemple, je connais bien les travaux de Julia Margaret Cameron (1815-1879), une très importante photographe anglaise du XIXe siècle. Elle faisait énormément de portraits de ses servants dans les colonies. La manière dont elle les fait poser exprime sa mentalité coloniale. Donc, quand c’est la personne qui choisit d’être prise en photo, cela change cette situation de pouvoir.

    Selon vous, la photographie et le colonialisme sont étroitement liés. Les pays très fortement impliqués dans la colonisation étaient-ils aussi les pays où la photographie était la plus avancée ?

    L’Angleterre et la France ont un passé colonial énorme et la photographie s’est aussi développée là-bas précisément, parce qu’il y avait les conditions économiques pour faire cela. Ces techniques photographiques utilisent des matières premières comme l’argent. Tous les minéraux et toute la chimie nécessaire pour faire de la photographie ont une connotation coloniale, cela vient des colonies. En Europe, on utilise ces techniques avec des minéraux et des matériaux qui sont produits dans les anciennes colonies. Donc, jusqu’à aujourd’hui, il y a toujours un lien, pas seulement à travers des contenus et des motifs, mais aussi dans la forme et les matériaux nécessaires pour produire des images. Par exemple, il y a très peu de gens qui ont pratiqué cette technique en Amérique latine ou en Nigeria, alors que la matière première argent vient beaucoup de ces régions.

    Vous vous êtes prise vous-même en portrait aussi ?

    Mon portrait est ici, mais on ne me reconnait pas. Cette série de photos parle plus des techniques utilisées et de la façon de faire des photos et des archives photographiques que des personnes. La distorsion de l’image est tellement grande qu’il est facile d’expliquer que la photographie donne une image très spécifique de la personne. Ce procédé laisse énormément de traces.

    Trois portraits d'immigrés réalisés par Almudena Romero pour « Growing Concerns ». Siegfried Forster / RFI

    Connaissez-vous l’histoire de ces personnes portraiturées ?

    J’ai une relation très proche avec énormément de ces personnes. Prenons celle-ci. Je viens de parler avec elle, il y a cinq minutes [rires]. Elle est Iranienne et travaille dans la recherche scientifique. Elle m’a raconté ô combien c’est difficile pour elle en tant que chercheuse – parce qu’elle doit voyager énormément – d’être migrant par rapport aux États-Unis. Aujourd’hui, elle est interdite d’entrée aux États-Unis. Elle m’a expliqué qu’un passeport iranien n’est pas un passeport comme un autre, car on ne peut pas renoncer à la nationalité iranienne. Elle m’a donc confié d’être une scientifique très reconnue qui ne peut plus donner des conférences aux États-Unis, suite aux barrières érigées contre l’immigration.

    Pour vous, une séance de photo est presque une séance de psychanalyse ?

    Je voulais que les gens se détachent des connotations liées à la migration, qu’il faille être pauvre ou appartenir à une race particulière. Je voulais montrer des gens avec des histoires très différentes. Par exemple, certains ont dit : j’aimerais bien participer à ton projet, mais je ne suis pas un immigrant, je suis un « expat ». Et je lui ai répondu : pour moi, il n’y a aucune distinction. Il n’y a pas de papiers spécifiques pour des « expats ». Et toute autre distinction vient d’une mentalité coloniale. Cela révèle qu’on pense d’être dans une position supérieure par rapport aux autres.

    Où avez-vous montré cette exposition déjà ?

    À Londres, les réactions étaient très positives. Tous les gens qui avaient participé au projet sont venus. Je trouve aussi que c’est colonial de prendre des photos et ensuite de ne les montrer que dans des cercles d’art. Je souhaite que la production et la consommation de l’art soient mutuelles, que tout le monde y participe. Même à Londres, où toutes les classes sociales existent, beaucoup de galeries sont très blanches et tous les visiteurs sont des Blancs. Quand j’ai présenté cette série, il y avait toutes sortes de visiteurs parlant l’anglais avec tous les accents possibles. Ma démarche est basée sur une relation d’interdépendance qui continue et un bénéfice mutuel, par exemple quand ils apprennent cette technique photographique lors de la séance. Pour moi, c’est très important.

    La photographe Almudena Romero. Siegfried Forster / RFI

    « Fiché ? » Comme le fichage s’invente son futur, rfi, 1/10/2011
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    Growing Concerns, exposition d’Almudena Romero au Festival « Circulation(s) » au Centquatre, Paris.
    Le site officiel de l’artiste Almudena Romero

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