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    Culture

    Dans «Angkar», Neary Adeline Hay fait face à son passé

    Dans «Angkar», Neary Adeline Hay confronte son père à son passé. Elle le filme dans le village du Cambodge où il a été déporté par les Khmers Rouges. @ the cup of tea

    Neary Adeline Hay filme son père dans le village du Cambodge où il a été déporté par les Khmers rouges. Une période tragique de l’histoire du Cambodge, le pays de ses ancêtres, qu'elle souhaitait restituer. La réalisatrice part en quête de son histoire. Et de l'histoire de la nouvelle génération cambodgienne, notamment la diaspora, qui a pris le parti du silence. «Angkar a déjà fait escale dans plusieurs grands festivals internationaux, raconte-t-elle, enthousiaste. Après Thessalonique puis Rotterdam en janvier, il sera projeté au Cambodia festival fin avril». Cette interview, filmée chez elle dans le 18e arrondissement de Paris, a été réalisée après la projection de son documentaire au Cinéma du Réel.

    RFI : Dans Angkar, vous confrontez votre père à son passé. Vous aviez fantasmé son histoire. Vous vouliez l’incarner. Vous vous rendez avec lui au Cambodge. Qu’est-ce qui a été le déclencheur de tout ça ?
    Neary Adeline Hay : J’ai toujours beaucoup questionné mes parents sur leur passé. Et comme beaucoup de Cambodgiens, ils ont toujours refusé de me parler de ce qu’ils avaient traversé. A force d’avoir insisté auprès de mon père, je lui ai posé la question une énième fois. Et ce jour-là, il a accepté de m’en parler. J’ai commencé à écrire son histoire... L’idée de faire un film là-dessus était quelque chose que j’avais en germe depuis longtemps en tant que cinéaste. Et au bout de quelques mois, il a dit oui.

    Vous voilà partis tous les deux à Phnom Penh...
    Pour la première fois pour lui depuis plus de trente ans.

    On le voit déambuler dans ce village où il a été déporté par les Khmers rouges. A un moment, il regarde les rizières et il dit : « Il est arrivé beaucoup de choses dans ces rizières. » Et on sent tout ce qui remonte dans sa tête, qu’il n’a jamais dit et qu’il livre petit à petit.
    Quand on se balade au Cambodge, on ne s’imagine pas forcément que chaque coin de rizière ou de forêt a pu être le théâtre d’un carnage. Et lui lorsqu’il se trouve dans cette rizière avec moi, ce qu’il voit ce n’est pas tant la rizière de maintenant mais le théâtre des atrocités de cette période-là. Du coup, il y a une réincarnation à travers son regard de spectres du passé.

    C’est pour vous l’occasion de décrire au passage ce qu’on appelle « l’Organisation », « Angkar »*, qui fait titre du film. Un pouvoir sans visage. Vous dites « Angkar dictait ses règles. Elle avait des yeux partout. »
    Les populations déportées et même les gens des villages, les anciens, ne savaient pas qui était Angkar. C’est ce que je décris dans le film à travers la voix de mon père : un pouvoir nébuleux, non identifié, qui était d’autant plus puissant et effrayant que c’était presque un pouvoir divin, impalpable. Pol Pot et consorts, les cadres Khmers rouges, avaient décidé que le régime ne devait pas être dirigé par des individus, qu’il n’y avait pas de chef. On voit après coup qu’il y avait quand même ses trois frères principaux**. Mais cela créait une oppression très forte sur la population. Et puis, lorsqu’on devient victime, on ne s’imagine pas forcément que le régime va s’effondrer au bout de trois ans, huit mois et vingt jours.

    Ces anciens, « old people », vous les montrez. Vous filmez ce vieux en train de prendre sa douche, de dos. Des corps très beaux dans leur vieillesse, qui ont l’air d’avoir bien vécu. Vous expliquez leur haine par rapport aux « intellectuels ». Ils ont été les bras armés du régime. Et votre père n’en éprouve pas une particulière acrimonie... Apparemment.
    Il les a retrouvés dans leur misère de paysan du fin fond du Cambodge et c’est quelque chose qui l’a touché. Il s’est représenté à nouveau ces êtres qui avant les Khmers rouges avaient toujours vécu dans la misère la plus totale, en marge de cette société cambodgienne qui commençait à se développer. Au-delà des intellectuels, c’est plus les citadins et les campagnards [que le régime khmer rouge voulait opposer, ndlr]… Lorsqu’un groupe de population se sent dans une infériorité imposée par la société, le jour où on leur donne les armes, il se joue quelque chose [de l’ordre] d’une vengeance de classe. Je ne veux pas faire de parallèle, mais nécessairement je pense au Rwanda... Ils ont répondu à des ordres mais ils ont accepté de tuer, certains même au-delà de ce qu’on leur avait demandé d’ailleurs. Ça pose la question de la conscience individuelle. Pour mon père, le fait de les avoir revus a créé une certaine empathie au présent, sans qu'il les dédouane de leur responsabilité. Oui, il y a la résilience, le bouddhisme, la reconnaissance de ces êtres aussi dans la décrépitude de leur vieillesse, dans leur misère, et puis sa reconnaissance à lui, celle de ne pas être coupable. C’est un peu tous ces éléments qui lui permettent d’avoir la posture de cette victime qui face à ces anciens bourreaux ne cherche pas à ce qu’ils lui rendent des comptes.

    Il les questionne.
    Il les interroge.

    Quand il rencontre ce pont qu’il a construit de ses mains, il regarde chaque pierre pour voir si rien n’a changé par rapport au travail qu’il a fourni qui lui a été certainement arraché, très pénible. Il est attaché à ce qu’il a vécu.
    Oui, bien sûr. Quand on le voit face à ses anciens bourreaux, il a une posture du présent. Lorsqu’il est tout seul, et que je suis là juste avec ma caméra en train de le suivre, je parle du charnier avec l’arbre [ou de la scène] du pont, pour pouvoir capter l’émotion brute et violente de lui retrouvant ces lieux chargés de son histoire, là, je le vois vraiment dans son passé.

    C’est vrai qu’on embellit toujours son passé… Il a la culpabilité de ne pas être mort, mais la culpabilité, chez lui, elle remonte à sa déportation. Et au moment de la déportation, qu’est-ce qu’il se passe ?
    Il quitte sa famille (silence). Il quitte sa famille en ne sachant pas s’il les reverra un jour. Je l’ai beaucoup questionné pour essayer de comprendre ce qui s’était joué. Au moment de la déportation, quand une personne était soupçonnée de quoi que ce soit, on tuait toute sa famille. Et mon père étant pharmacien, son autre frère ancien militaire, il y avait cette question du risque. Il y avait vraiment éradication totale de ce que la vie avait pu être avant. Donc, il décide avec son frère et son cousin de rejoindre un petit groupe de fuyards et de quitter la grosse cohorte des déportés et de fuir par la jungle, ce qui va précipiter son destin… S’il était resté avec sa famille, il y a de fortes chances pour que… pour que je n’existe pas (rire)… pour qu’il soit mort… pour que…

    «Il y a la résilience, le bouddhisme, la reconnaissance de ces êtres aussi dans la décrépitude de leur vieillesse...» @ the cup of tea

    Deuxième révélation, sans l’Angkar, vous n’existeriez pas.
    Oui (sourire). Enfin, je le dis pour moi, mais je ne suis pas la seule. Il y a vraiment toute une frange de la jeunesse cambodgienne de maintenant qui est issue de ces mariages forcés dans les villages. Mais d’un point de vue identitaire, ça pose des questions très fortes. J’ai des cousins au Cambodge dont les parents ont été mariés aussi de force dans un village et lorsque j’essaie d’aborder la question avec eux, c’est quelque chose qu’ils n’ont pas envie de questionner, alors que pour moi c’est fondamental. Ouais. Sans les Khmers rouges je n’existerais pas. C’est un des moteurs de mon travail artistique… Je suis née de ça.

    L’idéologie de l’Angkar était particulière. L’Amour n’existait pas. Un enfant ne devait pas aimer ses parents et réciproquement.
    Et puis, un enfant… Il y a eu plein de cas où des enfants ont dénoncé leurs propres parents ou même ont tué leurs propres parents. Au-delà du fait de ne pas s’aimer, il y avait le fait que les parents étaient avilis, et donc, des ennemis potentiels. Et les enfants étaient vraiment dressés, je dis bien dressés, dans cette idée-là. Et si le régime ne s’était pas effondré, je serais devenue un de ces enfants soldats prêt à égorger mes propres parents. Oui. (sourire)

    Tout votre travail, c’est ce souci de transmission de cette histoire aux jeunes générations – dont vous nous apprenez qu’elles ne savent rien. Cette jeunesse là qu’on voit en train de danser, elle n’a dans la tête aucune trace de ce passé ?
    Oui, dans ce village, leurs parents, leurs grands-parents ont tué. Donc, il y avait une omerta d’autant plus forte que les gens qui les ont précédés sont des criminels (voix basse), des meurtriers. Bon. Mais c’est quelque chose qui s’applique de façon beaucoup plus générale, même aux enfants des victimes, hein. Les jeunes de la diaspora cambodgienne comme moi ne sont pas toujours très curieux d’en savoir plus. C’est assez tragique pour le Cambodge ce fameux postulat du silence. Les gens dans leur quête de survie après l’effondrement du régime avaient autre chose à faire que de vouloir se rendre justice. Mes parents, par exemple, ont vécu dans un camp de réfugiés pendant trois ans. Enfin, j’ai vécu dans un camp de réfugiés pendant trois ans. Et le témoignage, lorsqu’il ne jaillit pas tout de suite, s’enferme facilement dans un silence (soupir, larmes aux yeux). Et ce silence, s’il n’est pas questionné devient un postulat. Les jeunes ne cherchent pas forcément à savoir… peut-être parce qu’ils ont peur de les questionner, ils ne veulent pas assumer forcément ce processus-là. Le fait est que la nouvelle génération cambodgienne a pris le parti du silence.

    Vous évoquiez aussi la perspective des élections du mois de juillet. Le Cambodge, vingt ans après la mort de Pol Pot, c’est un pays que vous voyez dans quel devenir ?
    Un pays qui naît d’un chaos tel qu’a été le régime Khmer Rouge, sans aucun accompagnement psychologique des victimes, sans aucune reconnaissance des coupables. On parle de Pol Pot, il n’a jamais été jugé, il a fini sa vie avec sa garde et sa famille bien tranquillement… Dans un pays qui est autant en déracinement de sa mémoire, de cette histoire qu’il a forgée complètement, je crois que c’est difficile. C’est difficile parce que les intellectuels ont tous été tués, parce que les artistes ont été tués, toutes ces classes qui auraient pu permettre de questionner la société ont été exterminées. Le Cambodge de maintenant porte les stigmates de ce traumatisme. Quand on voit combien les jeunes aspirent à devenir des Américains, des Occidentaux, et tout ce que leurs imaginaires échafaudent pour être autre que Cambodgiens… Lorsqu’on voit le taux de violence dans les familles, de classe à classe, on sent que beaucoup de choses trouvent leur fondement dans cette histoire. Et à la fin comment peut-on considérer qu’un homme qui a tué ou qui a vu mourir ses parents dans des conditions terribles puisse être exempt de quelque trace traumatique que ce soit. Mais tout le Cambodge est composé de gens qui ont vécu ça.

    Interview filmée réalisée après la projection du documentaire au Cinéma du Réel à Paris.

    « Angkar », parNeary Adeline Hay (70’). France, the cup of tea, 2018.

    * Organisation secrète, « Angkar » fait office de comité central du Parti communiste du Kampuchéa démocratique. Le Cambodge ainsi rebaptisé était dirigé par le «frère n°1», Pol Pot, mort il y a vingt ans, le 15 avril 1998. Bilan de ce régime féroce qui a duré de 1975 à 1979 : 1,7 millions de morts soit 20 % de la population.
    ** Frère n°1 : Pol Pot ; Frère n°2 : Nuon Chea ; Frère n°3 : Ieng Sari.

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