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    France

    «Joueurs» de Marie Monge, le film le plus addictif du Festival de Cannes

    media Ella (Stacy Martin) et Abel (Tahar Rahim) dans «Joueurs» de Marie Monge. Bac Films

    La jeune cinéaste Marie Monge, 31 ans, est en train de percer à Cannes. « Joueurs », son premier long métrage, est présenté dans la prestigieuse Quinzaine des réalisateurs. Ce film jouissif nous plonge dans le milieu des paris, des jeux de hasard et dans un Paris souterrain rarement exploré. « Joueurs » raconte la descente en enfer d’un couple à la Bonnie et Clyde, magnifiquement et follement incarné par Stacy Martin et Tahar Rahim. Entretien improvisé avec Marie Monge, après la projection en public au Studio 13 à Cannes.

    RFI : Joueurs, avez-vous joué gros avec ce film ?

    Marie Monge : Vouloir faire un film est un pari, parce qu’un premier long métrage vient de très loin. On y met beaucoup d’espoir, de temps, d’énergie, sans savoir si cela va vraiment aboutir ou ce qui va se passer. Oui, c’est une sorte de pari.

    La première image montre un rideau qui s’ouvre et on découvre une femme. Qui est cette femme Ella, interprétée par Stacy Martin, qui va être engloutie par l’enfer du jeu ?

    C’est une femme qui a une vie comme beaucoup de gens. Une vie qu’elle n’a pas forcément choisie. Elle est là où elle est censée d’être. Elle n’est pas forcément malheureuse ou opprimée, mais elle ne sait pas exactement qui elle est, parce qu’elle n’a pas forcément eu de choix à faire dans sa vie. Elle attend que quelque chose arrive qui va la basculer. Et cela arrive dans la personne d’Abel (Tahar Rahim) qui lui pose ce défi : soit rester dans le monde qu’elle connaît, soit prendre le risque d’aller voir ailleurs et de découvrir autre chose sur elle-même aussi.

    Avec Abel, on découvre l’univers des cercles de jeux. Pour vous, le jeu est-ce une passion, une addiction, une maladie ?

    Le jeu, cela peut être beaucoup de choses. Être joueur, cela peut être un rapport au monde. Il y a plein de gens qui sont joueurs sans être joueurs de jeu. C’est une manière de croire et de se réinventer, d’avoir une vie assez aventureuse. En l’occurrence, je crois qu’on peut avoir une addiction forte au jeu. Et l’addiction est une maladie. Les gens accros aujeu sont des gens qui ont profondément une faille, une névrose, et quelque chose qui les submergent et qu’ils doivent dompter apprivoiser et dont on ne guérit jamais complètement. C’est quelque chose avec laquelle on peut apprendre à vivre, ou pas.

    Dans Joueurs, l’adrénaline cherchée par le joueur accro ne vient pas forcément du fait de tenter sa chance, mais plutôt du fait de perdre et de réussir de s’en sortir après. Est-ce la clé pour comprendre un joueur « addict » ?

    C’est la clé pour comprendre un certain type de joueur, les joueurs flambeurs. Il y a des gens qui jouent pour perdre, pour voir jusqu’où ils peuvent aller, parce qu’une fois qu’on a gagné, c’est très éphémère comme sensation. C’est de l’adrénaline, mais on veut avoir plus. Du coup, quand on perd, il faut s’y faire, réactiver des choses, puiser dans ses ressources. C’est un rapport à tout ce qu’on peut surmonter et survivre et à se connaître… Ce sont des gens qui cherchent profondément à savoir qui ils sont et pourquoi ils vivent, parce qu’ils ont une incapacité pour cette vie-là. Un manque profond.

    C’est un film sur les paris des jeux de hasard, mais aussi un film sur un Paris souterrain. Quelle est la ville de Paris que vous voulez montrer dans Joueurs ?

    On a tourné ce film dans des quartiers dans lesquels je vis et que j’aime beaucoup. Ce sont des quartiers de la porte Saint-Martin, du Sentier, Strasbourg Saint-Denis, Pigalle, la place Clichy… C’est un Paris que je trouve très « mixed », très riche, avec des gens qui vivent véritablement dans leur ville, en rapport avec leur ville, à ciel ouvert, avec une intimité qui se mélange avec le pouls de la ville. En même temps, c’était important de le filmer, parce que ce sont des endroits qui sont voués à changer avec la gentrification qui s’opère. Ces gens-là, ce côté populaire, très mixte, est voué à disparaître bientôt, donc il fallait le capter avant.

    Avec des scènes où l’on mange du maïs dans la rue, s’assoit sur les trottoirs et pousse des portes qu’on n’ouvre normalement jamais…

    Paris n’est pas forcément une ville si lisse ou si bourgeoise ou si facile à appréhender. C’est une ville mystérieuse, très riche et complexe. Quand on pousse des portes, on trouve des choses qu’on n’imagine pas. Et puis, c’est une ville finalement pas si grande, on peut la parcourir à pied. On n’imagine pas les choses qui se côtoient et qui interagissent à Paris.

    A quoi pense une jeune réalisatrice quand elle invente un couple comme Ella et Abel ? Est-ce une sorte de Bonnie et Clyde ?

    Oui, Bonnie et Clyde [film culte d’Arthur Penn, oscarisé en 1968, ndlr] est un film que j’aime beaucoup. En fait, je pense surtout à la tradition d’un sous-genre de films noirs, essentiellement des films noirs américains, l’époque de Bonnie et Clyde, des Amants de la nuit de Nicolas Ray [film sorti en 1949 qui avait préfiguré le genre du « couple en cavale », ndlr], mais aussi les premiers films de Won Kar-wai [réalisateur né en 1958, à Shanghai, ndlr], notamment Fallen Angels [Les Anges déchus, sorti en 1995, ndlr), des films avec des couples d’amants maudits. Des couples où l’intensité amoureuse est liée à sa destruction, à sa tragédie intrinsèque qui peut être liée à un mode de vie, à un risque dans la société ou à un danger inhérent, à un mode de fonctionnement. Ce qui les lie va finalement les éloigner et détruire.

    Selon vos propres mots, vous n’êtes pas une joueuse, mais plutôt le « chat noir » qui porte malchance à la table des jeux. Comment avez-vous accroché à ce sujet de Joueurs ?

    J’étais touché par les joueurs, par cette dualité, par ce rapport très intense à la vie : de mettre des enjeux sur une table, de jouer sa vie sur un coup de hasard. Cela me paraissait à la fois fou et en même temps une manière de vivre très intense, très aventureuse. Ce sont des gens qui ont énormément de ressources, ils développent une gouaille, une intelligence, une curiosité, une manière d’être un caméléon, de se fondre dans plusieurs classes sociales. En même temps, ce sont des gens qui sont complètement désaxés et incapables d’être dans une vie normale ou de s’en satisfaire. Cela correspond à une vraie question presque métaphysique, humaine, de divertissement, de la raison d’être, de ne pas se satisfaire. Ce sont souvent des gens très sensibles et très profonds. C’est ça qui m’a touché au départ.

    ► Lire aussi : Le coup de cœur de Cannes 2017 : «Jeune femme» de Léonor Serraille, rfi, 25/5/2017

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