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    «Sofia», Meryem Benm’Barek avait «envie d’un portrait du Maroc contemporain»

    media La réalisatrice marocaine Meryem Benm’Barek a présente « Sofia » en sélection officielle du Festival de Cannes. Siegfried Forster / RFI

    Le début de l’histoire est tragique, mais simple à raconter : à Casablanca, une jeune femme de 20 ans découvre au dernier moment qu’elle est enceinte et, à défaut de connaître le père, doit accoucher dans l’illégalité. « Sofia », présenté en sélection officielle du Festival de Cannes, est un portrait du Maroc contemporain. La réalisatrice Meryem Benm’Barek a réussi à éviter toute caricature de son pays. Tout en douceur sur la forme, ce premier long métrage s’avère être radical et très courageux concernant la façon d’aborder des sujets sensibles  : l’interdiction de relations sexuelles hors mariage, la fracture sociale entre les riches et les pauvres, l’enfermement des femmes et des hommes dans des rôles prédéfinis et peu compatibles avec la société d’aujourd’hui. Entretien.

    RFI : Avez-vous rencontré personnellement un cas comme celui de Sofia dans votre film ?

    Meryem Benm’Barek : Oui, j’ai rencontré plusieurs cas comme celui de Sofia. L’histoire que je raconte dans mon film est au final assez connue pour les Marocains. C’est une histoire comme en vivent beaucoup de jeunes femmes au Maroc. Dans la seule ville de Casablanca, 150 femmes accouchent hors mariage chaque jour.

    L’article 490 du Code pénal marocain affiché au début du film se trouve donc au centre de la société marocaine ?

    Tout à fait. Tous les Marocains savent que toutes les relations en dehors du mariage sont punies par la loi.

    Le film commence avec le déni de grossesse de Sofia. Etait-ce pour vous un prétexte pour dénoncer un déni plus général de la société marocaine dans beaucoup de domaines ?

    Pour moi, le déni de grossesse était déjà un moyen de commencer par un élément déclencheur fort. J’avais besoin de cela parce que le film démarre comme un thriller social. Le déni de grossesse semblait assez justifié par rapport à ce que je raconte dans le film. D’une manière inconsciente, le déni de Sofia représente le déni de certaines problématiques auxquelles les Marocains doivent faire face.

    La jeune fille Sofia est victime, néanmoins, elle n’est pas uniquement victime, mais aussi bourreau. C’est une figure féminine assez rare dans le cinéma, surtout après l’affaire Weinstein où tout le monde cherche à montrer les femmes comme de victimes. Pourquoi ce choix ?

    J’ai écrit ce film justement parce qu’il me manquait quelque chose dans la représentation faite des héroïnes du monde arabe. Souvent on les représente comme des victimes de tout un système patriarcal. Je ne nie pas la place du patriarcat dans les institutions comme la justice, la santé, l’éducation, etc., mais j’avais envie de dépasser cette réflexion et d’inscrire les questionnements liés aux femmes arabes dans un contexte social et économique très précis. Je mets face à face deux personnages complètement différents qui viennent de deux milieux totalement différents : Sofia vient de la classe moyenne et sa famille essaie de se hisser au rang des plus privilégiés. Face à elle, il y a sa cousine et sa famille qui viennent d’un milieu plus privilégié. Si ce déni de grossesse en dehors du mariage était arrivé à Lena, la cousine, la situation et le parcours du personnage n’auraient pas du tout été le même.

    Hamza Khafif (Omar) et Maha Alemi (Sofia) dans « Sofia », réalisé par Meryem Benm’Barek. Memento Films Distribution

    Au début du film, les deux familles essaient de monter ensemble un business. Donc l’histoire tourne aussi autour de l’enjeu de marquer son territoire ?

    Moi, cela m’intéresse beaucoup, les problèmes entre le Nord et le Sud. C’est un sujet qui me fascine et j’avais envie de l’explorer dans ce film, mais également dans les prochains films. Effectivement, le personnage de Lena porte un regard doté de la bien-pensance bourgeoise, donc un regard occidental sur ce qu’est en train de vivre sa cousine. Au fur et à mesure du film, ce regard va être mis à mal. J’avais envie de questionner les idées préconçues sur le Maroc, sur le monde arabe et sur la femme du monde arabe. Il est très important, essentiel et primordial, lorsqu’on parle des femmes, de les inscrire dans un contexte très précis. Sinon, on tombe dans l’ethnocentrisme et dans un féminisme ethnocentré qui me pose problème et que je peux trouver très dangereux.

    Comment avez-vous posé la caméra sur ce personnage ambigu de Sofia ?

    On est très proche des personnages parce que j’avais envie de déceler le mystère dans le regard de Sofia. Il fallait être au plus près de son regard pour que le spectateur puisse douter et de le ressentir dans le jeu. Parallèlement à cela, il y a des cadres assez larges qui fonctionnent comme des portraits. On a aussi beaucoup de travellings parce que j’avais envie de faire le portrait du Maroc contemporain. Je voulais qu’on reconnaisse aussi cela dans ma mise en scène d’une manière formelle. Souvent on a des cadres à l’intérieur des cadres. La caméra s’introduit doucement – sans qu’on s’en rende compte. Ce ne sont même pas des travellings mais des pushs extrêmement lents qui permettent de rentrer dans les scènes.

    Je peux donner l’exemple du repas qui ouvre le film où l’on a le portrait de la famille marocaine lambda. Peu à peu, on rentre dans ce cadre-là. En quelque sorte, on laisse les préjugés derrière nous et on rentre dans cette famille pour essayer de déceler comment fonctionne tout un système, les rapports de force entre les différentes classes sociales et quels sont les enjeux au sein de cette famille.

    Il y a un autre personnage très intéressant, Omar, l’homme « victime », emprisonné dans son rôle par la pression sociale. Vous montrez cela de la même manière comme on le montre souvent avec les femmes : il est complètement emprisonné par la société et ne peut pas s’échapper. Que cela nous dit sur l’homme marocain ?

    Cela dit que la question du patriarcat est beaucoup plus complexe que ça. De la même manière que je place les femmes dans un contexte économique et social, je place aussi les hommes dans ce même contexte social et économique. Ce qui détermine le statut de victime, ce n’est pas le genre, mais la situation économique. Si Omar est la grande victime du film, parce qu’on ne lui laisse pas le choix, c’est simplement parce qu’il est en bas de l’échelle sociale.

    Le film fonctionne comme un grand échiquier social où chacun pose ses pions pour essayer de se hisser au rang du plus fort. Celui qui est en bas de l’échelle ne peut pas casser le plafond de verre. Pour moi, le personnage d’Omar représente cette jeunesse emprisonnée dans sa situation sociale, dans son statut. Et ce qui pousse à la folie, ce n’est pas tellement d’être pauvre, mais d’être coincé dans cette précarité et de ne jamais pouvoir monter au-dessus. C’est cela qui rend fou les gens.

    Le cinéma marocain est connu pour être un cinéma audacieux. On pense aux films de Nabil Ayouch ou Hicham Lasry ou votre film aujourd’hui. D’où vient cette audace dans les sujets ?

    Je n’ai pas cherché à être audacieuse dans le sujet, mais le simple fait de faire un film est audacieux. Moi, j’avais juste l’envie de dresser le portrait du Maroc contemporain, d’être au plus près de la réalité. J’ai fait très attention de questionner constamment les clichés : que ce soit dans mes mises en scène, les choix de costumes, des décors, des dialogues, des séquences, de la manière de diriger les acteurs. Ma ligne de conduite était d’éviter toute forme d’auto-exotisation, parce que le Maroc est un pays très touristique. Donc, beaucoup d’Occidentaux connaissent le Maroc, sans vraiment le connaître. C’est un pays très séduisant, très beau, avec des paysages magnifiques, une architecture très belle, mais parfois, il faut tourner le dos à la beauté. Et la beauté ne se trouve pas seulement dans l’esthétisme. Moi, j’ai juste essayé de montrer le Maroc comme il est. Je n’ai pas essayé de le salir ni de le rendre beau, j’ai essayé d’être au plus près de la réalité.

    La réalisatrice marocaine Meryem Benm’Barek a présenté « Sofia » en sélection officielle du Festival de Cannes. Siegfried Forster / RFI

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