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    [Du côté de chez Mandela] Oser refuser de traduire un Nobel

    media La romancière sud-africaine Nadine Gordimer, Prix Nobel de littérature en 1991. REUTERS/Radu Sigheti/Files

    Dans les dernières années de sa vie, Nadine Gordimer invitait tous les mois quelques proches pour un apéritif : la journaliste Maureen Isaacson, George Bizos, l’avocat de Mandela qui aura 90 ans en novembre de cette année, le peintre Karel Nel qu’elle choisissait pour illustrer les couvertures de ses livres, Raks Seakhoa, militant littéraire des townships. Et votre serviteur qui travaillait à deux pas de chez elle.

    Sa maison, dessinée par Sir Herbert Baker lui-même, était entourée de jacarandas, avec une vue sur les cimes verdoyantes de Johannesburg. Dans le salon, un Vuillard était mis en valeur. Il représentait Lucy Hessel, modèle préféré de l’artiste, et un homme, probablement son époux, le marchand d’art Jos Hessel. Nadine m’avait appris que le trio vivait un ménage à trois plutôt harmonieux. Elle ne me parlait jamais en français, pourtant elle le lisait facilement, me demandant par exemple de lui ramener du Balzac lors d’un passage à Paris.

    George Bizos avait lu les nouvelles de Nadine dans les librairies, quand il était jeune étudiant désargenté. Raks les avait dévorées clandestinement en prison. Raks pouvait tout demander à Nadine : une intervention dans une bibliothèque de quartier, un discours de gala, et même un débat à distance avec le maire de Klerksdorp, un jour où elle s’était trouvée immobilisée.

    La conversation portait sur l’actualité. Nadine, membre de l’ANC, vomissait cependant le président Zuma. Il renie les principes du parti, et son attitude envers les femmes est inadmissible, grondait-elle. L’ombre de son défunt mari planait dans le salon. Elle évoquait sa guerre, passée au Caire à décrypter les émissions de l’armée allemande, son goût pour l’art et le whisky. Sur une de mes remarques à propos des six génocides du XXe siècle, Nadine avait tiqué. Pour quelqu’un dont la famille avait fui les pogroms de Lettonie, d’abord comptait la Shoah. Tout bien pesé, admit-elle, le mot était pertinent pour les Hereros en Namibie voisine, les Tutsis au Rwanda, les Arméniens…

    Nadine Gordimer écrivait tous les matins. De temps à autre, elle nous entretenait de son dernier roman, son chant du cygne. C’était surtout pour se plaindre des complications posées par son éditeur américain. Dans un pays procédurier, il faisait montre d’une extrême prudence par crainte des poursuites. Il craignait que Zuma, fortement critiqué dans le livre, ne lance ses avocats à ses basques. Nadine exhiba un soir un fax de quatorze pages, avec toutes les remarques potentiellement litigieuses. « Jamais sous l’apartheid je n’ai été soumise à de tels procédés ! »

    Le livre est sorti en avril 2012, un an plus tard en français*. Déception, il ne m’a pas plu, pas du tout.

    Sur près de 500 pages, on suit les débats d’un couple mixte, tous deux anciens activistes de l’ANC. Steve a des ascendants juifs et chrétiens, Jabulile est zouloue, avec un père très ancré dans la tradition. L’arrivée de la démocratie catapulte leur réussite professionnelle : il enseigne la chimie à l’université, elle est propulsée à de hautes fonctions, aspirée par la politique du Black empowerment.

    Ils choisissent de vivre au milieu d’une communauté homosexuelle, une bande de bobos décontractés. Mais à l’issue d’une décennie, la désillusion s’installe devant la persistance des inégalités, la corruption rampante, l’immobilisme politique. De longs dialogues entre le père et sa fille, entre intellectuels branchés, aboutissent à la question de fond : le couple doit-il quitter le pays ? Sans surprise, il choisit de rester.

    Ce roman raconte le présent imparfait de l’Afrique du Sud, selon la jolie formule de Tirthankar Chanda. Le pavé est très sérieux, dépourvu de chaleur. Où sont la concision dans la forme et l’allusion adroite, ces marques de fabrique de Nadine Gordimer ? « Style impersonnel, lourdeur dans le propos », a écrit un critique français.

    Comment dire à une amie qu’on n’a aucune envie de traduire son livre ? Que la perspective de passer tous ses week-ends devant ce texte est glaçante ? On esquive, on argue de voyages, de missions supplémentaires (ce qui était exact). On a surtout mauvaise conscience. On invoque Molière « Comme avec irrévérence parle des dieux ce maraud ! » Face aux collègues qui aimeraient traduire une telle auteure, on joue l’enfant gâté.

    Me serais-je complètement trompé ? Vous qui avez aimé ce roman, votre avis m’intéresse.


    *Nadine Gordimer, Vivre à présent, traduit par David Fauquemberg, Grasset 2013, 478 pages

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