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    Afrique

    [Du côté de chez Mandela] Rooibos et vin du désert

    media Du rooibos, parfois appelé «buisson rouge». L'infusion de rooibos peut être bue chaude ou froide, avec ou sans lait. Laubrau/wikimedia.org

    Lors de mon année de recherche à l’université afrikaans de Stellenbosch, un roman circulait parmi les étudiants anti-apartheid. Sous le titre anodin Okker commande deux sandwichs, il racontait l’histoire d’un procureur entraîné malgré lui dans un sombre enchaînement de violence et de sexe dans l’atmosphère polluée de Johannesburg. Bien plus tard, j’ai rencontré son auteur, John Miles.

    Ce sage s’est retiré dans un village desséché bien au nord du Cap, dans le quadrilatère où pousse un arbuste insignifiant et rougeâtre, mais unique au monde : ses brindilles hachées donnent une boisson calmante, le rooibos. Loin du passé militant (un livre interdit, une garde à vue de trois mois, une maison d’édition alternative). Loin des honneurs : trois prix ont couronné son roman de 1992, Silence hallucinant (traduit par Bernadette Beaujean, publié chez L’Harmattan en 2003). Miles s’inscrit dans la lignée des Boers, ces paysans durs au labeur. Il s’occupe de ses oliviers et du buchu, autre arbuste local aux vertus médicinales. Et, méthodiquement, il écrit. Son œuvre est rare, pesée, appréciée.

    L’Afrique du Sud, estime-t-il, est un beau pays à traverser, mais un enfer quand on y demeure. Il développe ses idées dans son dernier roman datant de 2016, intitulé Un jour, un chien, pas encore traduit.

    Un vieil universitaire vit retiré dans un trou perdu. Il accepte de devenir instituteur dans une école voisine, dirigée par une dame énergique qu’il a jadis côtoyée en Namibie. Il fréquente quelques personnes atypiques, sa fille Helena, le paléontologue Kerneels, le libraire Montalban.

    Dans sa mémoire s’entrecroisent des souvenirs compliqués, car le héros a connu deux Agnès, sa maîtresse et sa femme. Cette dernière a été assassinée lors d’une tentative de cambriolage. De surcroît, il a été aussi marié à Kallou, qui l’a quitté pour retourner en Grèce. Elle lui a laissé leur fille, Helena.

    Le tempo du récit s’accélère un jour d’examen. Suite à un immense orage, un grand terrier airdale vient se loger sous sa table, à l’école. L’animal le suit partout. L’homme est victime d’un accident, on l’hospitalise tandis que le chien est emmené du côté de Bloemfontein. Le blessé s’enfuit, saute dans un camion qui se rend à Johannesburg. Le routier, un jeune homme surnommé Sandale, a besoin d’un conducteur pour le relayer. Mais le véhicule bascule en cours de route. L’homme se retrouve à Bloemfontein.

    A la terrasse d’un café, il se fait aborder par une femme chic. Elle a rêvé de lui. C’était une de ses anciennes étudiantes. Ils partent dans la cambrousse retrouver le chien. L’instituteur ne doute pas une seconde qu’ils seront bien accueillis.

    La clé de ce roman soigné et complexe se trouve dans une citation de Nietzsche : « J’ai donné un nom à ma douleur, je l’appelle chien. »

    En l’occurrence, on ne connaît pas le nom de l’homme, mais seulement celui du chien. Les animaux peuvent nous servir de guide dans le monde hasardeux que nous traversons. Ils nous accompagnent sur le chemin. L’auteur cite parfois Marc-Aurèle, reprenant à son compte les pensées stoïciennes. Le chien ne dit rien, il accepte les hommes comme ils sont. La vie est chaotique, mais il convient de demeurer responsable de ses actes.

    En Afrique du Sud, le fleuve Orange traverse en bout de course des régions arides. Il se jette avec furie en bas des chutes d’Augrabies, puis dessine la frontière avec la Namibie. Son débit permet cependant la culture de la vigne, vision surprenante dans cet environnement stérile. L’alcoolémie du vin du désert est élevée. La littérature du désert est forte, elle aussi.

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