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    France

    Thomas Jolly à Avignon: «Oui, Thyeste et Atrée sont nos contemporains»

    media Thomas Jolly, metteur en scène de « Thyeste » dans la Cour d’honneur du Palais de papes au Festival d’Avignon. Siegfried Forster / RFI

    « Je crois que le théâtre est populaire. Point. » À 36 ans, il signe la mise en scène de « Thyeste » dans la prestigieuse Cour d’honneur du Palais des papes au Festival d’Avignon. Thomas Jolly nous raconte pourquoi cette tragédie de Sénèque nous concerne aujourd’hui et pourquoi il emploie le chant parlé pour nous faire comprendre cette histoire sanglante entre deux frères jumeaux, le roi Atrée (incarné par Jolly lui-même) et Thyeste. Ce dernier avait trompé son frère avec sa femme et essayé d’arracher la couronne du royaume. La vengeance sera terrible : Atrée tue les trois garçons de son frère, les dépèce et en fait des brochettes de viande pour les servir à Thyeste lors d’un banquet de « réconciliation ». Entretien.

    RFI : Thyeste et Atrée, sont-ils nos contemporains ?

    Thomas Jolly : Oui, malheureusement [rires]. Même si on est dans une zone mythologique qui permet tous les excès, puisqu’il n’y a pas de limites de bienséance, de religion, de culture, de morale. On y va très très loin. Ce qui est beau c’est que Sénèque nous montre une violence sans limites pour peut-être nous rappeler nos limites. Parfois la violence dépasse des limites, parce que la violence est déjà une limite tout court. Mais, effectivement, la cruauté et la violence ne mènent à rien. La vengeance ne mène à rien, et malheureusement, encore aujourd’hui, la tragédie – qu’elle soit dans le cercle familial, amical, amoureux ou sur le plan international - la tragédie est populaire. Malheureusement.

    L’année dernière, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, il y avait l’Antigone « bouddhiste » japonaise de Satoshi Miyagi. Cette année, assiste-t-on au premier Sénèque slamé ?

    [Rires] Slamé  ? Moi, je parlerai plutôt d’un prêche, d’un prêche philosophique, puisque Sénèque écrit des chœurs qui intercoupent les cinq scènes et qui sont un moment de musique et d’écoute de philosophie. En m’inspirant davantage du « spoken word » [une approche qui oralise et dramatise un texte, ndlr], par exemple du groupe Fauve ou de la chanteuse Bams, j’ai cherché plutôt comment on pouvait rythmer le texte sur la musique sans tomber ni dans le slam ni dans le rap, et de proférer cette parole que chacun peut entendre. C’est quand même une philosophie assez simple d’accès. Qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce qu’être roi ? Chacun peut être roi. Celui est roi qui ne désirera rien. Chacun est roi qui ne craint rien… C’est vraiment une philosophie qui fait du bien à entendre. Et pour moi, la bonne manière de le faire entendre, c’était comme ça.

    À un moment de la pièce, on parle d’un « crime contre l’humanité », un terme juridique ayant fait son apparition après la Shoah, donc presque 2000 ans après Sénèque. La vérité du texte de Sénèque a-t-elle jusqu’ici survécu à toutes les ruptures de l’humanité ?

    Oui. Si le texte est toujours là, cela veut dire qu’il nous parle de toute façon. Et c’est la très belle traduction de Florence Dupont qui a utilisé ce terme de « crime contre l’humanité ». Elle a utilisé aussi le mot d’« attentat ». C’est exactement ça ce qui se passe. Il y a la petite histoire : Atrée se venge de son frère, tue ses enfants et les fait manger. Mais, il y a aussi la grande histoire qui est touchée. Faisant cet acte, Atrée corrompt le système en place entre les dieux et les êtres humains, donc il corrompt l’humanité entière, le système établi du vivre ensemble. À ce titre, il fait un crime contre l’humanité, il commet un attentat qui est tel que le soleil ne veut plus se lever et le monde ne sera plus le même après ce crime. Là-dedans, j’entends la définition du crime contre l’humanité.

    Atrée (Thomas Jolly, à droite) et Thyeste lors du banquet de « réconciliation » où Thyeste mangera – sans le savoir – la chair et le sang de ses propres trois fils. « Thyeste » de Sénèque, à la Cour d’honneur du Palais des papes à Avignon. BORIS HORVAT / AFP

    On connaît de vous Henri VI et Richard III. Quelle est pour vous la plus grande différence entre mettre en scène Shakespeare et Sénèque ?

    D’abord, ils sont cousins. On pourrait dire que Shakespeare s’est vraiment beaucoup inspiré de Sénèque. Il a beaucoup puisé à son théâtre. Disons que Shakespeare est beaucoup plus poétique, beaucoup plus langoureux, beaucoup plus fluide. Sénèque est radical [Jolly fait avec la main le geste d’une guillotine qui tombe, ndlr]. Il va à l’os, ne prend pas de détour, il va tout droit, il est beaucoup plus brutale que Shakespeare qui louvoie un peu plus. Donc, dans la mise en scène, avec Shakespeare, on déploie beaucoup de faste, d’énergie et de différentes couleurs, parce que Shakespeare mêle comédie, tragédie, etc. Alors Sénèque, non. Sénèque est très austère. On pourrait peut-être dire que Shakespeare est un fleuve bouillant et que Sénèque est un désert aride avec que des cailloux.

    Vous utilisez le numérique beaucoup au théâtre pour travailler le son et la lumière. De quelle façon, la révolution numérique changera-t-elle le théâtre ?

    Dans la compagnie [La Piccola Familia], on a mis en place le projet Jean Vilar 3.0. Jean Vilar était l’un des pionniers de la décentralisation, de l’irrigation du territoire géographique par le théâtre. Pour cette irrigation, on peut se servir aujourd’hui aussi du territoire numérique pour irriguer le territoire numérique du théâtre. À ce titre, dans la compagnie, on fait beaucoup de choses, avec les réseaux sociaux, avec des vidéos, etc.

    En revanche, sur le plateau, je ne crois pas à la technologie. Je pense qu’un hologramme d’acteur est peut-être saisissant, évidemment, mais ne remplacera jamais la chair, le souffle, le regard. Moi, je n’ai pas beaucoup d’inquiétudes sur le théâtre avec les nouvelles technologies. Au contraire, je pense que plus nous serions derrière nos écrans, plus nous aurons besoin de nous retrouver dans des théâtres.

    Je pense que, si le théâtre est toujours là, après toutes ces années, après toutes ces révolutions philosophiques, industrielles, religieuses qui lui sont passées dessus, que le théâtre est irremplaçable et intransformable. C’est un être humain qui écrit, cette parole est portée par un autre être humain et entendu par un autre être humain. C’est cette trinité – presque – du poète, de l’acteur et de l’auditeur-spectateur qui fait le théâtre. Et cela ne changera jamais, quoiqu’on invente autour.

    Tout ce qu’on invente avec les réseaux sociaux, c’est simplement des portes d’accès, des clés pour venir, se rencontrer, s’assoir dans un théâtre, parce que là, il y a encore du travail à faire. Beaucoup de choses ont été faites, mais, il faut aller plus loin, parce que trop de gens pensent encore que le théâtre n’est pas pour eux, que c’est difficile, ennuyeux, cher, bourgeois, alors que tout cela, ce sont de fausses idées.

    Le théâtre est pour tout le monde, parce qu’il est écrit pour être entendu par tous. Souvent, on dit que je fais un théâtre populaire, mais moi, je m’étonne quand on dit cela, parce que je crois que le théâtre est populaire. Point. Et s’il ne l’est pas, alors qu’est-ce que c’est ? C’est dans son ADN. Thyeste, par exemple, a été joué dans des salles de 17 000 spectateurs. C’était de la liesse. Le théâtre a été pensé, créé, inventé pour réunir l’ensemble de la cité. Il faut que cela continue comme ça.

    ► Lire aussi : Avignon: Thomas Jolly fait slamer «Thyeste» dans la Cour d’honneur, rfi, 7/7/2018

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