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    «Ola Cuba !», un art cubain poétique, politique et puissant

    media Ordinateur et casque de réalité virtuelle en bois. Œuvre d’Abel Barroso : « Cuban Style Lounge » (2017). Exposée dans « Ola Cuba ! » à Lille. Siegfried Forster / RFI

    C’est la première grande rétrospective consacrée à l’art contemporain cubain en Europe. Coïncidence, l’exposition dans la Gare Saint Sauveur à Lille, dans le nord de la France, a été inaugurée le jour même où Cuba a été présidé pour la première fois depuis la révolution par un président qui ne porte pas le nom de Castro. Une nouvelle ère ? Réponse avec « Ola Cuba ! ». Elle présente jusqu’au 2 septembre les œuvres de 35 artistes de l’île dont dix ont fait le déplacement pour créer in situ leurs installations.

    C’est peut-être cette incroyable confiance en soi qui déconcerte le plus. Toutes les œuvres semblent extrêmement enracinées, étonnement dense, chargées de sens, libérées de tout superflu. Pour Justine Weulersse, la commissaire de l’exposition Ola Cuba !, les artistes cubains ne sont pas des artistes comme les autres : « J’ai l’impression que ces artistes cubains ont vraiment une maturité et une profondeur d’analyse qui est assez rare pour une génération qui ne dépasse pas les 35 ou 40 ans. Et qui n’a pas choisi le statut d’artiste par confort social ou style de vie. Pour eux, c’est vraiment une nécessité absolue de réussir à contrecarrer un discours officiel et de prendre les moyens du bord pour pouvoir justement projeter l’île vers de nouveaux horizons. »

    Une porte s’ouvre

    Le côté unique de cette exposition ? « C’est la première fois, en France, qu’on voit un ensemble de cette envergure des artistes cubains. Cela ouvre vraiment une porte. » Et à croire Martine Aubry, maire de Lille et à l’initiative de l’exposition, ce n’était même pas trop compliqué à faire : « Nous le craignions, mais cela n’a pas été le cas. Nous sommes allés à Cuba dès 2016, dès l’ouverture des relations entre les États-Unis et Cuba par le président américain Obama. Donc, on craignait un peu avec Donald Trump qui a "refermé" cette ouverture. Mais, les Cubains ont respecté tous leurs engagements. »

    Sur le terrain de la gare Saint-Sauveur de Lille, on voit une voiture à moitié enfoncée dans l’asphalte comme une fleur dans un vase (Humberto Diaz), des êtres humains en argile en train de se décomposer pour recomposer la fragilité de notre existence (Elizabet Cervino), une cellule de prison reconstituée sous forme d’une backroom dotée de glory holes où le spectateur est obligé de regarder à travers un œilleton :

    Larry Gonzalez à l’entrée de sa reconstitution (avec Jorge Hernandez) d’une cellule de la Villa Marista à La Havane. Siegfried Forster / RFI

    Le spectateur comme voyeur

    « On ne peut pas accéder à la pièce, explique l’artiste Larry Gonzalez cette installation créée en duo avec Jorge Hernandez. C’est conçu comme une entrevue avec le visiteur. Cet espace est la reconstitution de la Villa Marista à La Havane, une cellule où les prisonniers étaient incarcérés avant d’être jugés. Le titre parle d’une chambre noire en faisant allusion à la fois à l’homosexualité et la prison. Le côté ludique est très important, parce qu’on invite le spectateur à devenir voyeur, à fouiner à travers des glory holes dans les mémoires cubaines, dans une demi-pénombre. »

    Sans détour et avec beaucoup de poésie, les artistes expriment les points sensibles du monde qui les entoure. Par exemple, le mur des affiches du collectif Nocturnal, sachant que, à Cuba, il est impossible de coller des affiches dans la rue : « C’est interdit, raconte Edel Rodriguez, un des cinq membres du collectif. On peut en trouver, mais c’est interdit. Seulement le gouvernement a le droit de faire des annonces officielles ou pour des événements culturels. Si on veut voir des affiches, il faut aller dans des galeries ou des expositions. »

    La « période spéciale » à Cuba

    Ce qui les réunit, c’est d’avoir vécu une époque ayant durablement ravagée l’économie et la société cubaine, la « période spéciale », fil rouge de l’exposition, explique la Cubaine Laura Salas Redondo, co-commissaire, conseillère artistique et une des meilleures spécialistes de l’art contemporain cubain : « La "période spéciale" a été décrétée en 1994 par Fidel Castro comme une période de crise et surtout d’épargne de ressources, car l’Union soviétique n’était plus là. Donc, pour l’économie cubaine, c’était un moment très dur et la plupart de ces artistes ont soit vécu leur jeunesse dans la période « spéciale », soit ils y sont nés. Mais si vous dites à un des artistes ici qu’il est un artiste de la période « spéciale », il ne serait pas content [rires]. »

    Les étiquettes habituelles ne marchent pas. Oui, ils utilisent des bouteilles, du papier journal, de l’argile, du bois et du scotch et pas de technologies nouvelles, mais de parler d’un art de la pénurie s’avère erroné, souligne Laura Salas Redondo : « Si on regarde de près quelques œuvres dans cette exposition, on voit quand même qu’il y a des moyens. Si un artiste considère une œuvre importante, on peut trouver un déploiement aussi de moyens. Sinon, bien sûr, la pénurie a accompagné beaucoup de moments de nos vies, parce que, moi aussi, je m’inclus dans cette génération. »

    Edel Rodriguez et Giselle Monzon du collectif Nocturnal dans l’exposition « Ola Cuba ! » à Lille. Siegfried Forster / RFI

    La ligne rouge pour les artistes cubains

    Censure, enfermement, expulsion… à Cuba, la liste des contraintes possibles pour un artiste considéré comme « ennemi » de la révolution est longue. La ligne rouge à ne pas franchir ? « Toucher directement les intérêts du gouvernement. C’est clair. Mais, je pense que c’est aussi là le rôle d’un artiste ou d’un créateur d’être intelligent, d’être subtil parfois et d’agir avec finesse. »

    Représenter le « Lider Maximo » est longtemps resté un tabou pour les artistes. Parmi les artistes invités à Lille, personne n’attaque frontalement le système politique cubain. Compréhensible, vu le prix à payer. Arrêté en 2014, le graffeur contestataire cubain El Sexto resta dix mois en prison à La Havane pour avoir tagué deux cochonnets vivants avec les prénoms Raul et Fidel dans le cadre d’une performance artistique prévue autour de La Ferme des animaux, la fable de George Orwell sur le stalinisme.

    Fidel Castro, du portrait au masque

    À Lille, Yoan Capote a installé un buste monumental de Fidel Castro. Intitulée Immanence, la sculpture de quatre mètres de haut est ouverte à toutes les interprétations : « on peut la voir comme une personnification du pouvoir ou une divinité ressuscitée, remarque Justine Weulersse. Mais, quand on fouille, on se rend compte que l’artiste l’a faite avec les Cubains. Il allait chez les habitants et les institutions cubaines. Il a démonté des charnières de portes pour en faire un masque. Chacune de ces charnières représente ou un Cubain ou une institution, soudés les unes aux autres, sans aucune possibilité d’ouverture et de mobilité, participant de manière involontaire à assoir cette figure de leader. »

    José Capaz a créé, avec les autres membres du collectif Stainless, des gâteaux aux couleurs criardes, composés de sucre et tombés en ruine. Une allusion à la « grande Zafra », l’offensive révolutionnaire des années 1970 de relancer l’économie par le sucre : « La base de cette œuvre est ce discours socio-politique et socio-économique de Cuba et de Fidel Castro quand il voulait que l’économie de l’île tourne autour de la canne à sucre. (…) Pour moi, le sucre est vraiment devenu acide. »

    « Immanence », portrait de Fidel Castro, réalisé par Yoan Capote. Au fond, on aperçoit « Peloton » d’Adonis Flores. Siegfried Forster / RFI

    L’art cubain et l’art africain

    Intrigante est aussi une certaine proximité formelle et spirituelle de certaines œuvres cubaines (plutôt pessimistes) avec des créations d’artistes africains (plutôt optimistes). Les neuf sculptures en terre crue à taille humaine rappellent les créatures du Sénégalais Ousmane Sow, l’installation en sucre fait penser à la ville Sweetness de l’artiste béninois Meschac Gaba, la ville idéale de Carlos Garaicoa s’inscrit dans la lignée du Congolais Bodys Isek Kingelez, des maisons volantes de la Cité rouge de Roberto Diago partagent l’esprit de celles conçues par l’artiste camerounais Pascale-Marthine Tayou. Et le Peloton géant composé de bottes agglomérées d’Adonis Flores va très bien avec Exit Ball, les bidons plastiques compressés du Béninois Romuald Hazoumé.

    « On peut effectivement faire le lien avec des artistes africains, observe Justine Weulersse, mais aussi avec des artistes d’autres continents qui vivent avec d’autres impératifs politiques ou sociétaux. Ces artistes parlent de rêves qui ont été construits, des rêves qui ont été vécus, qui ont été déçus, qui sont à nouveau attendus… c’est une quête de sortir des mondes, de transcender les règles. »

    « À Cuba, on a eu une influence très forte de l’Afrique, poursuit Laura Salas Redondo. C’était une colonie, il y a un mélange très fort. Dans l’exposition, il a cette pièce de Susana Pilar, une femme noire avec un ancêtre chinois venu à Cuba. Dans sa série de photographies, elle interroge la condition de la femme noire et cherche à retrouver ses racines africaines et chinoises. »

    Voyager comme un artiste cubain

    Autre point en commun. Les galeries sont rares, mais de plus en plus d’artistes cubains sont connus, font partie du marché d’art international et voyagent sans problèmes : « Aujourd’hui, oui, confirme Edel Rodriguez, membre du collectif cubain Nocturnal. Pour des événements culturels, c’est devenu facile pour les artistes. Pour les autres Cubains, il y a beaucoup de soucis dans les ambassades, chaque Cubain est considéré comme un émigrant potentiel. »

    « Pour l’instant, les galeries privées ne sont pas autorisées, assure Laura Salas Redondo. Il y a une exception, la galerie italienne Galleria Continua, établie depuis trois ans à La Havane. Elle a un programme international très important et a réussi à s’adapter à la situation des Cubains. » « À Cuba, il n’y a pas vraiment une tradition de collectionneur, explique Jose Capaz. Donc, forcément, pour notre collectif Stainless, le plus important pour évoluer et grandir était les collectionneurs, les galeries et les expositions à l’étranger, particulièrement aux États-Unis et en Europe. »

    José Capaz et Uri Bleier du collectif Stainless dans l’exposition « Ola Cuba ! » à Lille. Siegfried Forster / RFI

    Après l’attente l’espoir ?

    L’attente est ce qui rapproche le plus tous les Cubains, affirme Justine Weulersse, en évoquant les ordinateurs en bois d'Abel Barroso (« internet est interdit, excepté dans des zones qui sont marquées au sol dans l'espace public et pour une durée assez courte ») et les photographies de Humberto Díaz et Daniel Silvo. « La Espera est une série de photographies sur les abribus de La Havane, mis comme ça à la queue leu leu. Elle montre l’attente. L’attente que les choses bougent. L’attente d’un nouveau type de gouvernement, de répartition du pouvoir, de liberté de circulation, de libération de la parole, etc. C’est vraiment palpable dans toutes les œuvres. »

    Après l’attente, quels sont les espoirs suscités chez les artistes cubains après la mort de Fidel Castro en 2016, le départ de Raul Castro en 2018 et l’arrivée de Miguel Diaz-Canel à la présidence de Cuba ? « Je n’attends pas un vrai changement, confie Larry Gonzalez, parce que l’ère Castro n’est pas encore finie. Pour moi, ils sont toujours là. » « Pour la première fois en 59 ans, ce n’est pas un Castro. Sur le plan physique, cela représente un changement. Comme la plupart des gens sur l’île, j’attends donc, les bras ouverts, un changement des mentalités. Mais, je suis aussi conscient qu’il y aura très longtemps des traces des gouvernements précédents, » dit José Capaz.

    « En tant qu’artiste, je ne m’attends pas à un changement, commente Edel Rodriguez. À Cuba, on entend tout le temps que c’est maintenant la fin de l’ère Castro. Mais les gens à Cuba vivent souvent sans la politique. Même la mort de Fidel Castro n’était pas un tremblement de terre. C’était juste une journée triste pour quelques-uns et un jour normal pour d’autres… »

    Carlos Garaicoa : « Deleuze et Guattari fixant le Rhizome » dans l’exposition « Ola Cuba ! » à Lille. Siegfried Forster / RFI

    Ola Cuba !, exposition de lille3000 à la Gare Saint Sauveur de Lille, jusqu’au 2 septembre 2018.

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