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    «Friday et Friday»: des récits modernes du Ceylan en guerre

    media Antonythasan Jesuthasan est romancier avant d'être ce génial acteur de "Dheepan" (Palme d'or à Cannes en 2015) qu'on connaît. Zulma

    Friday et Friday est un recueil de six nouvelles sous la plume du Sri-Lankais Antonythasan Jesuthasan. Révélé par Dheepan de Jacques Audiard, le Sri-Lankais est un comédien talentueux, mais il est aussi un auteur de fiction original et moderne, comme en témoignent les fascinantes longues nouvelles de son recueil qui vient de paraître. Elles racontent la guerre et ses traumatismes avec lesquels les survivants doivent apprendre à vivre. De sensibilité moderniste, Jesuthasan a une œuvre littéraire foisonnante à son actif.

    Le Sri Lanka a connu 26 années d’une terrible guerre civile. De 1983 à 2009. Ce conflit qui a opposé la minorité tamoule aux militaires cinghalais a fait, selon les rapports des Nations unies, quelque 100 000 morts. La tuerie insensée, ses conséquences sur la vie et le psychisme des hommes sont les thèmes du recueil de nouvelles que viennent de publier les éditions Zulma sous le titre très robinsonien - île oblige - de Friday et Friday.

    Son auteur, Anthonythasan Jesuthasan, a été révélé au grand public par le superbe long métrage de Jacques Audiard Dheepan (Palme d’or à Cannes en 2015) dans lequel ce quadra au physique imposant incarne le rôle du personnage principal. Jesuthasan est aussi un écrivain connu de langue tamoule, avec quatre romans, plusieurs recueils de nouvelles et d’essais, des pièces de théâtre et scénarios à son actif.

    Pour la première fois traduit en français, l’écrivain donne à voir à travers ses nouvelles sa grande maîtrise de l’art de la fiction et la modernité de son écriture qui s’inspire de Tolstoï, de Maupassant, mais aussi des contes traditionnels d’ici et d’ailleurs. Ses nouvelles sont des récits distanciés et parfois burlesques, esquissant toujours puissamment des hommes et femmes, pris dans l’étau d’une grisaille qui n’est pas seulement celle du ciel.

    Un parcours singulier

    C’est un parcours singulier celui de Jesuthasan. Ancien enfant-soldat dans les rangs de la guérilla tamoule, il est né en 1967 dans le nord du Sri Lanka, dans le village d’Allaipiddy. Lorsqu’après les émeutes de 1983, le Sri Lanka plonge dans la guerre civile, l’adolescent Antony rejoint le mouvement guérilla des Tigres tamouls (LTTE) réclamant l’autonomie pour leur région et voire l’indépendance.

    Le jeune militant est formé au maniement des armes et des explosifs, mais excelle surtout dans l’écriture de la propagande sous forme de poésies ou de théâtre de rue que les comédiens du mouvement de libération jouent devant le public du pays profond. Désenchanté par l’abandon par son mouvement de son idéalisme originel et ses valeurs de solidarité au profit de l’accaparement de pouvoir au nom d’un nationalisme ethnique étriqué, il s’éloigne à la fin des années 1980 de la LTTE. Il se réfugie alors à Colombo où il est arrêté par le gouvernement pour ses activités terroristes.

    Contraint à l’exil à sa sortie de prison de peur d’être abattu par ses ex-frères d’armes pour désertion, il quitte le pays, vit quelques années dans d’autres pays d’Asie, avant d’entrer clandestinement en France où il obtient le statut de réfugié politique en 1993. Distributeur de publicités dans les boîtes à lettres, balayeur, magasinier dans des supermarchés, vendeur de roses dans des restaurants parisiens, Jesuthasan a exercé tous les petits métiers, avant d’être repéré par Jacques Audiard à la faveur d’un casting sauvage. Le Sri Lankais explose à l’écran, et obtient la Palme d’or à Cannes qui vient consacrer la puissance d’incarnation de cet artiste hors du commun. Ce qui fait l’originalité de Dheepan, c’est moins son côté autofictionnel que la résonance entre les conflits inter-ethniques qui ont mis tout un pays à feu et à sang et les violences banalisées dans les banlieues parisiennes, devenues le laboratoire d’un « vivre-ensemble » à la dérive, et où vit le narrateur depuis son arrivée en France.

    « Une statue de bronze »

    Ce volume de nouvelles est le premier livre traduit en français d'Antonythasan Jesuthasan, acteur inoubliable dans "Dheepan" de Jacques Audiard. Zulma

    Malgré ses succès en tant que comédien, le héros de Dheepan préfère se voir en écrivain. « Je suis d’abord un auteur, avant d’être acteur de cinéma, déclarait-il à un magazine indien venu l’interviewer après la Palme d’or cannoise en 2015. Certes, je m’intéresse au cinéma et j’aimerais m’épanouir en tant qu’acteur, mais j’ai l’impression que c’est à travers l’écriture que je réussis à valoriser le mieux mon originalité et ma créativité. » Si ses premières tentatives d’écriture remontent à son adolescence lorsqu’il rédigeait des textes de propagande pour la LTTE, c’est à partir de son installation en France à la fin des années 1990, que le Sri Lankais a pu donner libre cours à son talent d’écrivain, remémorant à travers la fiction les traumatismes de la guerre civile srilankaise et les traces indélébiles que cette guerre a laissées plus particulièrement sur la vie intérieure de ses victimes.

    Les nouvelles de Friday et Friday ne dérogent pas à la règle. Ses thèmes sont les heurs et malheurs de la diaspora srilankaise, dispersée à travers le monde. Ce sont des hommes et femmes abîmés par la guerre et la vie qui sont les protagonistes des six nouvelles que compte le recueil. La nouvelle éponyme « Friday », placée au centre du volume, met en scène un pauvre mendiant qui hante le métro La Chapelle à Paris. Racontant son destin parallèlement sur les modes réaliste, métafictionnel et fantastique, l’auteur réussit à donner une épaisseur narrative quasi-brechtienne à son récit, sans sacrifier l’acuité de la tragédie qui ne manquera pas de frapper son personnage.

    Si la modernité narrative et la distanciation sont les marques de fabrique des six nouvelles du recueil, celles-ci ne sont guère dépourvues de poésie et d’imagination, comme on le voit dans la nouvelle intitulée « Diana la ronde », sans doute l’une des plus touchantes du volume. Diana, le personnage principal, qu’on suit depuis sa naissance, est victime d’un syndrome de guerre qui fait que chaque fois qu’une bombe explose dans ses environs elle perd ses moyens et se pétrifie. « Le syndrome de Diana n’avait pas de nom. En temps normal, elle courait, vive et joyeuse, mais au moindre bruit un peu fort, un son sourd ou une réprimande, ses oreilles se bouchaient, deux ou trois bâillements lui déchiraient la bouche. Puis son corps se figeait en une statue de bronze. Si elle était assise, elle se statufiait assise. En train de manger, sa main se figeait dans le bol de riz, les yeux mi-clos, pupilles en l’air… »

    Comment ne pas voir dans cette jeune femme statufiée la métaphore de toute une nation s’enlisant dans le chaos de la guerre et des violences ? Le Sri Lanka que Friday et Friday met en scène est peut-être un pays triste, mais derrière les blessures non-cicatrisées d’une guerre qui continue d’être livrée dans les têtes, des milliers de Dheepan s’impatientent en attendant de donner la mesure de leur talent.


    Friday et Friday, par Antonythasan Jesuthasan. Traduit du tamoul Faustine Imbert-Vier, Elizabeth Setupathy et Farhaan Wahab. Zulma, Paris, 2018,141 pages.

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