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    Visa pour l'image: «La photo a aujourd'hui le même pouvoir qu'il y a 30 ans»

    media Jean-François Leroy, cofondateur et directeur général du festival de photojournalisme Visa pour l'image. Ici à Paris, le 26 octobre 2017. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

    Le festival international de photojournalisme Visa pour l'image (du 1er au 16 septembre à Perpignan) célèbre cette année sa 30e édition. Jean-François Leroy, son cofondateur et directeur général, revient sur ces trente années durant lesquelles le photojournalisme s'est précarisé alors qu'il demeure indispensable à l'information.

    C'était en 1989. Les photos étaient alors en argentique et Perpignan une simple ville moyenne nichée entre les Pyrénées et la Méditerranée. Vingt-neuf ans plus tard, la cité occitane est devenue l'épicentre du photojournalisme mondial et Visa pour l'image le festival de référence en la matière. Pendant deux semaines, s'y côtoient des photographes de tous horizons et un public frisant les 200 000 visiteurs. Au programme, des expositions bien sûr, mais aussi des conférences, des projections… Pour les professionnels, c'est l'occasion de se retrouver ou de se faire connaître. Pour le public, de découvrir des sujets peu traités et de voir autrement ceux qui ont marqué l'actualité.

    A Visa pour l'image, la beauté des photos se mêle à l'horreur de ce qu'elles racontent. Depuis sa création, la ligne directrice du festival n'a pas bougé : donner à voir « ce qu'on n'a pas envie de voir », comme l'expliquait en mai dernier à l'AFP le maire de Perpignan, Jean-Marc Pujol. Les 25 expositions – gratuites – de cette édition 2018 nous plongent ainsi dans les conflits syrien et israélo-palestinien, mais aussi dans celui, moins médiatisé, qui ravage le Yémen. On suit l'exode des Rohingyas et le long parcours d'un jeune exilé afghan. On découvre le quotidien des mineurs boliviens et celui des « fourmis rouges », cette milice ultraviolente chargée d'expulser les squatteurs en Afrique du Sud. Il est également question de pollution, de malbouffe et de santé, et de combattantes FARC qui, une fois les armes déposées, ont décidé de donner la vie. Bref, un catalogue riche et varié, nourri avec la même exigence et la même passion qui animent Jean-François Leroy, cofondateur et directeur de Visa pour l'image, depuis 30 ans.

    RFI : En 1989, vous cofondiez ce qui est devenu le rendez-vous incontournable du photojournalisme. Quel regard portez-vous sur ces 30 années écoulées ?

    Jean-François Leroy : La mode est de dire que le photojournalisme est mort, mais s'il était mort, je n'aurais pas autant de facilité à remplir mon programme. On voit tous les ans des jeunes débarquer dans ce métier, qui ont envie de témoigner, de convaincre, de raconter le monde tel qu'il est. Alors après, je dis toujours que ce n'est pas le photojournalisme qui est malade, mais la presse. Parce qu'elle a réduit ses budgets, parce qu'elle commande moins, parce que là où elle envoyait les mecs quinze jours, elle ne les envoie plus que trois jours… Parce qu'aujourd'hui, le matériel numérique vaut une fortune et il se déclasse très vite.

    Il y a 30 ans, les photographes pensaient, avec raison, qu'ils pourraient vivre de la presse. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Aujourd'hui, il faut qu'ils fassent de l'institutionnel, du web, un peu de vidéo, des mariages ou de l'industriel. Ils savent qu'ils ne pourront pas tirer tous leurs revenus de la presse, donc ce n'est pas la même démarche. Mais quand on découvre des jeunes, comme Edouard Elias ou Luis Tato qui a remporté cette année le prix Rémi Ochlik, on a des raisons d'espérer.

    Sur quels critères sélectionnez-vous les photographes que vous exposez ?

    D'abord il y a l'actualité. Après, il y a les gens qu'on veut. Par exemple, cette année, je voulais George Steinmetz sur sa malbouffe. Et puis il y a les découvertes. Je reçois à peu près 4 500 propositions par an, que je regarde une par une personnellement avec mon associé. Et au milieu, on a une pépite. Comme cette année, James Oatway sur les « fourmis rouges » en Afrique du Sud. C'est une histoire dont je n'avais jamais entendu parler. Quand on voit ça, on se dit : « ça, c'est un bon sujet, on fait ! » Mais l'axe, cela a toujours été de confirmer des gens et en faire découvrir d'autres.

    Jiangsu, Chine, 16 juin 2016. Usine de transformation de poulets. © George Steinmetz / Cosmos

    En 30 ans, la photographie s'est énormément démocratisée avec l'apparition du numérique, du smartphone et des réseaux sociaux… Dans quelle mesure Visa pour l'image a-t-il accompagné cette évolution ?

    Oui, c'est vrai ce que vous dites, le journalisme partout, toujours, avec les smartphones... On avait fait une expo il y a trois ans qui était un peu provocatrice sur le thème « Les amateurs font l'actualité » et ça n'a jamais rien changé au marché. Vous faites une photo d'un attentat dans le métro de Londres, vous faites une photo de Kim Kardashian qui va acheter des croissants ou avec son nouveau clebs... Mais le photojournaliste, il prépare son boulot. Quand il va sur le terrain, il sait ce qu'il veut montrer. Et ça, ça n'a pas changé.

    Si vous prenez la plus grande photo d'amateur historique, c'est une photo tirée d'un film de 9,5 mm de Monsieur Zapruder sur l'assassinat de Kennedy à Dallas. Il était là par accident et c'est vrai qu'il a un document exceptionnel. Mais en dehors de ça, je n'ai jamais vu une bonne photo en Tchétchénie, au Brésil ou en Somalie faite par un amateur. Le rôle du photojournaliste est donc toujours là.

    C'est vrai qu'aujourd'hui, par rapport à il y a 30 ans, c'est très facile de faire une photo. Votre smartphone fait le contre-jour, il fait le coup de flash qu'il faut. Maintenant, qu'est-ce que vous voulez dire dans votre photo ? Moi, j'essaie de montrer des histoires qui sont construites, qui racontent des choses, qui témoignent. Le photojournalisme citoyen, très bien, c'est cool. Mais ça n'efface pas le vrai rôle du photojournaliste.

    Alors que nous sommes abreuvés d'images, une photo a-t-elle aujourd'hui le même pouvoir qu'il y a 30 ans ?

    Je crois, oui. Elle a le pouvoir de choquer, elle a le pouvoir d'émouvoir, elle a le pouvoir de s'imprimer dans notre mémoire collective. Mais elle ne change pas le monde, de la même manière qu'elle ne changeait pas le monde il y a 30 ans. Quand Nick Ut fait sa photo de la gamine sur la route au Vietnam, c'est vrai que les Américains découvrent que leur pays ne bombarde pas que les méchants communistes ; il bombarde aussi des civils innocents. Ca aide à créer une prise de conscience, une non-violence chez les hippies, mais cette photo-là n'a jamais arrêté la guerre.

    Le photographe Nick Ut pose à côté de la photo de la petite fille brûlée au napalm, qui lui a valu une notoriété mondiale. Getty

    Il en a été de même il y a trois ans avec la photo du petit Aylan mort sur la plage. A l'époque, on nous a dit : « plus jamais ça, quelle honte, l'Europe va prendre les choses en main. » L'Europe n'a rien pris en main, les mecs sont toujours en train de mourir en traversant la Méditerranée et l'on s'en moque ! La photo n'a jamais changé l'histoire. Mais qu'elle ait gardé son pouvoir... Celle du petit Aylan, tout le monde l'a montrée.

    Il y a, à Visa pour l'image, une semaine réservée aux scolaires. Cela signifie qu'il existe un réel besoin d'éduquer les enfants à l'image ?

    Du fait que ces mômes sont justement abreuvés d'images, il faut leur faire comprendre ce qu'est une vraie image, l'importance de la légende, du contexte, de sourcer sa photo. Quand on voit toutes les fausses rumeurs qui se propagent sur les réseaux sociaux alors qu'il existe des moyens faciles de contrôler... Eduquer les enfants, je trouve cela passionnant. Pour ne pas qu'ils soient des veaux.

    Les expositions présentées à Visa pour l'image sont très variées. Y a-t-il, selon vous, des zones peu couvertes qui mériteraient pourtant de l'être ?

    Le problème n'est pas tant que des zones soient peu couvertes. Moi, j'ai toujours tenu à montrer le regard de photographes locaux. Mais sur l'Afrique, entre l'Afrique du Nord et l'Afrique du Sud, c'est super dur.

    Je pense que c'est dû à un manque de moyens et à des questions politiques. Il y a 30 ans, quand un photographe africain me demandait une lettre d'invitation pour obtenir un visa, je l'avais toujours. Aujourd'hui, je ne l'ai plus jamais. Les ambassades, en Afrique ou au Moyen-Orient, nous appellent en nous disant qu'elles peuvent délivrer un visa à la condition qu'on leur garantisse que le photographe revienne. Mais moi je ne peux pas être responsable de ces mecs. Dans le cas de Mohammed Abdiwahab, un photographe somalien de l'AFP, il faut que ce soit l'AFP qui fasse les démarches pour garantir que le mec va y retourner. Moi je n'ai plus le pouvoir.

    Comment allez-vous les célébrer les 30 ans du festival ?

    On va faire deux soirées à la Grande Halle de la Villette les 15 et 16 septembre. Les 30 ans de Visa pour l'image, pour nous, l'équipe, c'est symbolique. Mais la 30e édition n'est pas plus importante que la 29e et ne sera pas plus importante que la 31e. J'essaie de faire un programme de qualité comme je l'ai fait l'année dernière et comme j'essaierai de le faire l'année prochaine.

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