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    Les Kiribati: portrait d’un monde en sursis

    media Kiribati, Chronique illustrée d’un archipel perdu, d'Alice Piciocchi et Andrea Angeli. ©Olivier Favier/RFI

    C’est l’un des plus petits pays du monde. À l’exception de l’atoll surélevé de Banaba, la République des Kiribati est composée d’îles basses qui ne s’élèvent jamais à plus de trois mètres au-dessus du niveau de l’océan Pacifique. Avant la fin du siècle, tout porte à croire qu’une large partie de cet Etat indépendant depuis 1979 aura disparu sous la montée des eaux. En 2014, le président Tong a acheté des terres à l’église anglicane pour préparer une migration aux îles Fidji. La même année, l’écrivaine Alice Piciocchi et le dessinateur Andrea Angeli sont allés à la rencontre d’une nation en sursis.

    Le livre ressemble à son sujet, mélancolique et déroutant. Si son iconographie emprunte au roman graphique et sa déambulation au carnet de voyages, il se souvient aussi de l’esprit encyclopédique des grandes explorateurs du 18e siècle qui l’ont précédé pour décrire le monde océanien. Les questions écologiques y  côtoient celles des violences faites aux femmes et de la place qui leur est faite dans la société par-delà les droits civiques, nous rappelant que les grands débats de ce début du 21e siècle sont universels non seulement sur le plan juridique, mais dans leur réalité et leurs conséquences quotidiennes.

    Les îles du jour d’avant

    ©Le Rouergue

    La République des Kiribati s’étend sur une superficie terrestre minuscule, 726 km² - à peine plus que Paris et les départements de la petite couronne - peuplée par 110 000 habitants très inégalement répartis sur trois archipels entre l’Australie et les îles Hawaï. Deux axes hautement symboliques la traversent : l’équateur d’est en ouest, et du sud au nord, l’antiméridien, autrement nommé la ligne de partage des dates.

    Jusqu’en 1995 et la décision de déplacer arbitrairement vers l’Est ce fuseau horaire, les habitants des Kiribati vivaient suivant leur situation géographique dans deux journées différentes, et les administrations n’avaient que quatre jours ouvrés en commun. La petite République a ainsi été l’un des premiers pays à entrer dans le nouveau millénaire, un moment lui aussi fortement évocateur pour une population presque entièrement chrétienne.

    Sur le drapeau national un demi-soleil évoque une aube éternelle, à l’image d’un monde peuplé depuis deux mille ans à peine et dont l’avenir est en suspens. Malgré son éparpillement, la population présente une grande unité linguistique. Le gilbertin, l’une des langues officielles, est parlée par tous. Pour l’écrire, explique-t-on dans le livre, il ne faut que 13 lettres de l’alphabet latin. L’autre langue officielle est l’anglais, qui est utilisée par l’administration.

    Des 32 atolls, 12 seulement sont habités, et le plus occidental des trois archipels, les îles Gilbert, rassemblent 80 000 habitants, dont la moitié à Tarawa-Sud. Certaines zones rurales, par ailleurs peu fertiles, sont parmi les plus denses du globe. D’une extrémité à l’autre, les distances dévoilent pourtant une autre échelle d’appréciation, 5 000 kilomètres d’ouest en est et 2 000 kilomètres du nord au sud.

    Redécouvrir ce qui va disparaître

    ©Le Rouergue

    Leurs 3,5 millions de km² d’eaux territoriales placent les Kiribati au niveau du Brésil ou du Mexique. Cette souveraineté est du reste toute théorique, pour un micro-Etat parmi les plus pauvres de la planète. Les richesses halieutiques sont surexploitées, et rarement à leur profit. Pour essayer d’y remédier, a été créée en 2006 la plus grande zone marine protégée du monde, de quelque 400 000 km². Quatre ans plus tard, elle est devenue le premier site du pays classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

    Malgré les appels répétés de leur ancien président, les habitants ne se préoccupent guère des enjeux des prochaines décennies, heurtés déjà par une modernité qui leur arrive en fragments. Dans le livre, les auteurs font une liste d’éléments et de structures présentes et absentes dans ces îles. Si l’on trouve à Kiribati deux aéroports, des ponts et des distributeurs de billets, il n’y a ni train, ni feu rouge, ni réverbère, ni ascenseur, ni boîte aux lettres.

    Le manque de terres arables et la faible diversité des fruits et légumes cultivés ont favorisé les importations de produits alimentaires, vendus à des prix prohibitifs. Seuls les produits industriels, les pâtisseries et les bonbons notamment, sont accessibles au plus grand nombre, expliquant en partie pourquoi près de la moitié de la population est obèse. Le niveau d’éducation reste faible, le modèle patriarcal reste très fort, l’accès à l’information, lacunaire et assez peu convoité.

    Bien loin de se complaire dans l’image d’un paradis tropical en péril, Alice Piciocchi et Andrea Angeli, qui d’emblée se définissent comme des héritiers de James Cook, nous offrent avec ce livre une rêverie infiniment plus précieuse : « une photographie à emporter dans ses bagages », la trace d’un monde amené à disparaître, faiblesse et beauté confondues.

    Alice Piciocchi, Andrea Angeli, Kiribati, Chronique illustrée d’un archipel perdu, Le Rouergue, 2018. Traduit de l’italien par Jérôme Nicolas.

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