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    France

    Art et intelligence artificielle: «Cortana est entrée dans ma vie par infraction»

    media « JEMAPPELLECORTANA » (2018), acrylique sur toile de Sylvie Fanchon, exposée au FRAC Franche-Comté à Besançon. Siegfried Forster / RFI

    Quand la peintre Sylvie Fanchon fait entrer dans ses toiles les mots prononcés par l’assistante vocale « Cortana » de Microsoft, on assiste à un polar, une comédie, une satire. L’exposition « Je m’appelle Cortana » explore d’une façon originale comment la peinture « traditionnelle » résiste au phénomène de l’intelligence artificielle (IA). Une aventure picturale proposée dans l’espace d’exposition du FRAC Franche-Comté à Besançon, dans l’est de la France.

    Comment une peintre enracinée depuis des décennies dans la matérialité de ses tableaux bichromes commence-t-elle à se confronter à l’intelligence artificielle (IA) ? C’est simple. Un événement plus que banal a ouvert une brèche, avoue Sylvie Fanchon, peintre française née en 1953 à Nairobi au Kenya et ayant vécue entre ses 6 ans et 9 ans à Téhéran, en expliquant sa métamorphose :

    « Cortana est entrée dans ma vie par infraction. J’avais perdu mon téléphone. J’en ai racheté un de piètre qualité et puis cet appareil a téléchargé de lui-même l’application Cortana, une assistance téléphonique qu’on appelle une intelligence artificielle. Cortana s’est mise à me parler, à me raconter de tas de choses, à me donner beaucoup de conseils et à faire des sortes d’intrusions dans ma vie. Ce qui m’a vraiment intéressé… »

    Elle constate alors ô combien cette application nous observe, nous étudie, nous surveille et utilise sous prétexte de nous aider. Mais, au lieu d’expulser l’intrus de son univers, l’artiste relève toutes les phrases prononcées par la voix synthétique de Cortana. Résultat : un beau corpus d’expressions que Sylvie Fanchon se réapproprie et réinjecte dans ses tableaux.

    L’intelligence de la peinture « pauvre »

    Son ambition ne réside pas à exploiter les possibilités de Cortana. Avec une douzaine de nouvelles oeuvres, l’artiste s’apprête à ausculter la richesse de sa peinture « pauvre » à l’aide des énoncés de cette intelligence artificielle. Je m’appelle Cortana est la première des œuvres murales monumentales occupant les cimaises du FRAC Franche-Comté. La phrase en question se retrouve assimilée au tableau d’une façon à la fois artistique et énigmatique. Car c’est bien la plasticité des mots et la couleur incarnées par la peinture qui priment ici sur l’intelligence de Cortana.

    « Pour moi, ce n’est pas une bataille entre la peinture et l’intelligence artificielle, affirme Sylvie Fanchon. C’est un sujet, comme on peut prendre comme sujet le paysage. L’écriture dans la peinture m’intéresse. Et puis, je trouvais ces phrases absolument dérisoires. À mon avis, Cortana est loin d’être une intelligence – artificielle ou pas. »

    « Désolé, je n’ai pas compris »

    Pour le montrer, l’artiste se sert beaucoup et de façon très intelligente de l’humour. Des couleurs criardes semblent intimider les mots entendus et apprivoisés. Et comme pour secouer la syntaxe de cette super assistante du XXIe siècle, Fanchon colle les lettres les unes aux autres, sans ponctuation ni accent : « commentcava », « racontezmoiuneanecdote », « puisjeutiliservotrecompte ». Sur un autre tableau, Rantanplan, le chien bête de Lucky Luke, fait son apparition pour aussitôt fuir la scène. Sans parler du bon mot « Désolé, je n’ai pas compris », peint avec minutie et renvoyé comme un boomerang en direction de Cortana.

    « L’humour s’adresse à la fois à ces phrases que j’ai décontextualisé et que je recontextualise après dans les tableaux. Mais il s’adresse aussi au monde de l’art. Le rire tient à distance le tragique. Les phrases comme « Désolé, je n’ai pas compris », « Désolé, je n’ai pas entendu », c’est une façon de rire par rapport à cette intelligence artificielle qui ne comprend rien et n’entend rien… »

    « JESUISDESOLEE 2 » (2018), acrylique sur toile de Sylvie Fanchon, exposée au FRAC Franche-Comté à Besançon. Siegfried Forster / RFI

    Sylvie Fanchon, une peintre « insolente » et « féministe »

    Réflexions d’une artiste défiant toute catégorisation et qualifiée d’« insolente » et « féministe » par Julie Crenn, co-commissaire de l’exposition : « Insolente puisqu’elle déjoue toutes les questions de catégorie de la peinture. On n’est ni dans l’art abstrait, ni dans l’art figuratif, ni dans l’art conceptuel. Et son travail est féministe dans le sens où elle va participer à une déconstruction – du "chef-d’œuvre", du "bien faire", du "génie", de la "peinture" - où elle va prendre des références du réel, par exemple son téléphone portable, mais aussi des cartoons, des bandes dessinées. Elle va mixer les registres pour annuler ou estomper la question de la hiérarchie en art. »

    Reste à savoir si l’avènement de l’intelligence artificielle bouleversera les relations entre les artistes, les spectateurs et l’art. « Moi, je pense que cela ne change rien, commente Sylvie Zavatta, la directrice du FRAC Franche-Comté, avec un grand sourire. Les nouvelles technologies sont des outils, comme la peinture à l’huile, le numérique ou le dessin, etc. Un artiste, c’est tout le contraire de l’intelligence artificielle. C’est un être sensible qui réfléchit, élabore des concepts, imagine. En 2016, un ordinateur avait fait un faux Rembrandt et même les experts se sont trompés. Oui, techniquement, c’est peut-être parfait, mais en quoi est-ce une œuvre d’art ? Cela met juste en considération le fait que le savoir-faire, le bien faire, ne peuvent pas résumer ou définir en soi et seulement une œuvre d’art. »

    L’art, l’algorithme et l’intelligence artificielle

    Même si la maison de vente aux enchères Christie’s a vendu début novembre à New York un tableau réalisé par un programme d’intelligence artificielle pour 380 000 euros, Sylvie Fanchon ne considère pas non plus l’art menacé par la puissance des algorithmes. « Je trouve qu’on se trompe de l’objectif. L’art ne tient pas à la technique. Il peut y avoir art avec une nouvelle technique, comme il peut y avoir art sans technique. Il peut ne pas y avoir art avec une super technique. Ce qui fait art tient à la pensée. »

    En disant cela, l’artiste peintre se montre grandement consciente à quel point les mondes virtuels et immatériels de l’univers numérique et de l’intelligence artificielle lancent des défis à l’art en général et à la peinture en particulier : « Quelquefois je pense que peut-être dans cinquante ou cent ans, cela sera très difficile de regarder de la peinture. Je me suis posé cette question : deviendrons-nous tous des illettrés visuels ? C’est une possibilité triste. Pour moi, en tout cas, cela n’a pas lieu d’être. S’il y a bien un médium qui m’intéresse, c’est bien la matérialisation de la pensée dans la peinture. »

    Je m’appelle Cortana, œuvres de la peintre contemporaine Sylvie Fanchon dans l’espace d’exposition du FRAC Franche-Comté à Besançon, entourées d’une sélection d’œuvres des FRAC de Bourgogne-Franche-Comté, jusqu’au 13 janvier 2019.

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