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    Afrique

    «T-Junction», le cinéma tanzanien se projette au Fespaco

    media Amil Shivji, réalisateur tanzanien du film « T-Junction », au Fespaco 2019. Siegfried Forster / RFI

    La Tanzanie, pays de 59 millions d’habitants situé en Afrique de l’Est, est devenue le royaume des films tournés en swahili. Ainsi, elle a su adapter l’influence de Nollywood à ses propres réalités et besoins. Au Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), les Films Bongo – aussi appelés Swahiliwood – sont représentés par « T-Junction », du réalisateur tanzanien Amil Shivji, en lice pour l'Etalon d'or de Yennenga. L’histoire d’une rencontre improbable entre deux filles malmenées chacune à sa façon. Issues de familles très différentes, elles se trouvent un destin commun pour lutter contre l’oppression. Entretien.

    RFI : Quelle est l’histoire de T-Junction ?

    Amil Shivji : Junction signifie point de jonction, carrefour ou réunion de trois rues, mais cela peut aussi signifier un clash, un affrontement de plusieurs routes. Le film parle de deux communautés très différentes de deux femmes de notre société venant de deux endroits et deux milieux complètement différents. Elles sont à la fois uniques et seules, mais trouvent une solidarité et une consolation à l’intérieur de leur lutte commune.

    Le père de Fatima meurt, Maria se retrouve à l’hôpital. Est-ce une histoire de violence ?

    Je ne dirais pas violence, mais je pourrais admettre qu’il y a une présence de violence de la part des autorités de l’État contre la classe populaire, les ouvriers. Il y a une violence d’État palpable contre ce secteur informel, illégal, comme les vendeurs de rues, etc. La police municipale les chasse. Il y a aussi la violence que nous créons en nous-mêmes. Quand on se dissocie de la société. Par exemple quand Fatima prend sa distance avec la société, parce qu’elle a le sentiment de ne plus appartenir à cette société. Elle se sent seule, isolée… C’est aussi une forme de violence. Elle essaie donc de trouver une autre communauté. Pour cela, elle écoute l’histoire de Maria et rencontre son entourage : la mère qui vend de la nourriture dans la rue, le vendeur de mangues, le vendeur de journaux…

    Est-ce une histoire sur la folie, sur l’oppression du petit peuple et sur ce qui est considéré comme étant « normal » ?

    Il y a tout un tas de théories autour du film. Et je ne vais pas révéler ma théorie à moi… Une théorie tourne autour d’alter ego : Maria est un alter ego pour Fatima et Fatima représente un alter ego pour Maria. Les deux histoires ont la même importance. Il y a cette impression qu’elle est folle, non-existante ou juste un alter ego, mais l’essentiel est si le spectateur comprend l’histoire de Maria.

    Vous déclarez raconter des histoires locales avec un standard international.

    Nous ne vivons pas sur une île. Il est important de raconter nos histoires, mais il est essentiel de les faire résonner dans le monde entier. J’ai montré ce film un peu partout, au Brésil, au Nigeria et même dans les classes populaires en Allemagne qui m’ont dit de comprendre le combat de Maria et Fatima. Aux Philippines aussi, ils savent qu’est-ce que cela veut dire d’être chassé par la police municipale et de travailler très dur pour gagner deux dollars par jour. Et pendant que vous menez ce combat, vous construisez une communauté et une solidarité avec d’autres personnes. Cela ne se résume pas à une histoire triste. C’est une histoire pleine d’espoir. La question est : comment affrontons-nous ces réalités ?

    Qu’est-ce que cela représente pour vous de montrer ce film au Fespaco, dans un contexte panafricain ?

    C’est vraiment incroyable. Mes films ont déjà été projetés ici, mais moi, [c'est la première fois que je suis] à Ouagadougou, au pays des hommes intègres, dans cette ville qui adore le cinéma. Ce matin, je me suis promené dans une rue où il y avait une statue en bronze du grand cinéaste sénégalais Ousmane Sembène. Ce genre de choses me rend heureux, comme des salles de cinéma pleines, des films projetés en swahili avec des sous-titres en anglais dans une ville africaine francophone ou les cent mille festivaliers présents au Fespaco… Cela donne de l’espoir à des cinéastes comme moi et m’encourage de continuer à faire des films en Afrique et pour l’Afrique.

    Vous êtes réalisateur, mais vous enseignez aussi le cinéma à l’université de Dar es-Salaam, la plus grande ville de Tanzanie. Quelle est aujourd’hui la situation cinématographique en Tanzanie ?

    Après Nigeria, la Tanzanie est [avec 500 films par an, ndlr] le deuxième plus grand producteur de films en Afrique. Mais nos films ne franchissent pas les frontières. Et je dirais même que nous n’avons pas encore une vraie industrie cinématographique. Beaucoup de films sont réalisés, mais il n’y a pas les infrastructures nécessaires pour une vraie industrie. Donc, c’est un réel combat de faire du cinéma en Tanzanie, avec l’aide de l’université, d’associations pour essayer d’établir des standards et donner de la confiance aux prochaines générations. Ce n’est pas seulement une question d’argent. La question la plus difficile que mes étudiants me posent est : qu’est-ce qu’on fait après ? Je n’ai pas de réponse.

    Dans cette édition du Fespaco, certains films de la compétition ne se contentent pas de faire du cinéma, ils ambitionnent de changer la société. Est-ce votre cas ?

    Absolument. Pour tout vous dire, quand je commençais à faire du cinéma, ce n’était pas pour l’amour du cinéma, mais à cause de cette capacité du cinéma de changer des choses. Pour moi, c’était le média le plus puissant pour changer des choses et atteindre le plus grand public. Pour cela j’ai commencé à faire du cinéma. Ce n’est qu’après que je suis tombé amoureux de l’esthétique cinématographique.

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