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    Une francophonie au pluriel au Collège de France

    media L’auteure haïtienne Yanick Lahens prononcera ce jeudi 21 mars la leçon inaugurale de la chaire Mondes francophones. Collège de France / Patrick Imbert

    Au lendemain de la Journée internationale de la Francophonie, l’auteure haïtienne Yanick Lahens prononcera ce jeudi 21 mars la leçon inaugurale de la chaire Mondes francophones au Collège de France. Une première dans cette vénérable et respectée institution. RFI retransmettra intégralement cette leçon le 22 mars dans une émission spéciale de « De vive(s) voix », de 14h30 à 16h, puis sur le site rfi.fr où l’on retrouvera aussi l’ensemble des huit cours qu’elle donnera tout au long de l’année !

    En créant en 1530 le Collège de France, quelques années avant la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui impose le français comme langue administratrice dans le pays, François 1er ne savait rien, ne pouvait imaginer que cette même langue deviendrait mondiale et métissée.

    Un espace de pensée

    Le premier pas fut franchi en 2016, quand la chaire de création artistique est confiée à l’écrivain congolais Alain Mabanckou. Une deuxième étape est franchie aujourd’hui en ouvrant une chaire spécifique qui verra se succéder pendant trois ans des personnalités de la culture, des sciences ou du droit, issues de l’espace francophone.

    En créant une chaire annuelle « Mondes francophones », le Collège de France, en partenariat avec l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), ne répond pas à un effet de mode qui depuis l’élection d’Emmanuel Macron donne le tournis aux institutions culturelles et éducatives. Il définit un espace de pensée et de recherches « hors de tout eurocentrisme » comme l’écrit Yanick Lahens qui en sera la première titulaire. Un espace pluriel par définition où l’imaginaire et le savoir se partagent dans une langue commune, mais non exclusive, car il s’agit bien « de décoloniser le savoir ».

    Yanick Lahens dispensera « une culture du XXIe siècle »

    S’appuyant sur l’histoire d’Haïti, berceau de la modernité, et sur son expérience d’écrivaine d’une francophonie lointaine, Yanick Lahens affirme vouloir réfléchir au cours de cette leçon inaugurale et de l’enseignement qu’elle dispensera tout au long de l’année à « une culture du XXIe siècle en train de se faire ».

    Entre romans et nouvelles, Yanick Lahens est l’auteure d’une œuvre essentiellement romanesque. Lauréate du prix Femina en 2014 pour Bain de Lune, elle s’attache à dire tous les tremblements de l’amour ou de la géologie, dans une écriture profondément marquée par l’histoire et les croyances d’Haïti. Il y a fort à parier que dans l’enseignement de Yanick Lahens au Collège de France, une pointe de magie viendra colorer la pensée.


    À l’occasion de sa leçon inaugurale de la chaire Mondes francophones, Yanick Lahens signe un texte que nous reproduisons ci-dessous dans son intégralité.

    Littérature haïtienne : urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter

    Aujourd’hui les recherches sur la formation de la modernité, de l’Empire et de ses projets nationaux ne peuvent être isolées de celles portant sur le monde colonial. Haïti est à la fois un produit et une matrice de ces croisements et sa littérature en est une des premières métaphorisations. Il est indispensable de comprendre à partir de la dynamique de ces croisements comment Haïti, isolée pendant de longues décennies, a, depuis le début du XIXe siècle, délocalisé la culture et la langue de France et aménagé leur acclimatation à sa façon.

    La révolte victorieuse des esclaves de Saint-Domingue en 1804 face à l’armée napoléonienne est un de ces savoirs essentiels à exhumer. Ce mouvement insurrectionnel était un impensé et a opéré un saut qualitatif inédit. Si la révolution américaine représente un incontestable progrès des Lumières parce qu’elle fait avancer les libertés individuelles, la pratique de l’esclavage lui survivra près d’un siècle plus tard, si la Révolution française fait avancer les droits de l’homme, la France maintient l’esclavage dans certaines contrées et renforce le processus de colonisation dans d’autres, la révolution haïtienne, elle, outrepasse le projet des Lumières en faisant avancer de manière radicale la question de l’égalité, mettant ainsi en acte une autre intelligibilité du monde. Les écrivains et écrivaines d’Haïti, de la fin du dix-huitième siècle à nos jours, ont toujours tenté de formuler à la fois la mise en acte de cette nouvelle intelligibilité et ce que seule la littérature peut dire au monde quand les autres significations butent.

    Haïti est le premier pays de ce Sud fabriqué par cette modernité économique et politique née des Lumières et elle est le moule dans lequel seront coulées les relations qui s’instaureront entre le Nord et le Sud jusqu’à aujourd’hui. Du Sud elle a connu avant les autres tous les avatars qu’engendreront ces relations, dont la reproduction après l’indépendance d’une colonisation interne.

    Jamais l’urgence n’a donc desserré son étau sur les déportés que nous fûmes et toujours les écrivains et écrivaines ont poursuivi un rêve d’habiter le monde « de plein jour et de plain-pied ».

    Le monde francophone est un et divisible. Le Collège de France l’a bien compris en faisant choix de cet intitulé Mondes francophones, qui scelle à la fois l’unité en tant que ce qui traverse ces mondes et la pluralité que constitue la dynamique propre à chacun de ces espaces. Faire advenir les mondes francophones exigera de passer par le partage des savoirs historiques et culturels de ces mondes et par l’écoute de nouvelles narrations qui rendront plus audibles les altérités qui les constituent. Parce que, bien que les espaces francophones et particulièrement Haïti participent d’une mémoire commune, leurs savoirs historiques et culturels, ne sont encore ni reconnus ni admis à part entière. La littérature haïtienne est une des expressions esthétisées de ces savoirs historiques et culturels. La leçon inaugurale comme les enseignements qui suivront ne sauraient faire l’économie de cette clarification liminaire.

    Dire Haïti et sa littérature autrement à travers l’ensemble des cours, c’est se demander à travers sa littérature quel éclairage peut apporter aujourd’hui au monde francophone sinon au monde tout court l’expérience haïtienne ? Comment dans l’impasse qui suit son indépendance, des hommes et des femmes dépossédés, déplacés, déstabilisés linguistiquement créent une civilisation dont la littérature sera un élément majeur ? Comment des écrivains et écrivaines n'ont pas cessé de dire ou d'écrire un rêve d'habiter, démontrant par là même que la littérature commence souvent là où la parole devient impossible. Là où le monde est si ébranlé qu’il faut traverser le langage pour lui trouver des éclats de sens.

    À partir de 1804, ceux et celles qui n’ont d’autre choix que d’habiter ces 27 750 km2, à peine plus étendus que certains départements de l’Hexagone, sont sommés de s’inventer et d’inventer dans ce lieu non connu, non imaginé, non désiré. À cette sommation les écrivains répondront durant deux siècles en nourrissant un rêve d’habiter un corps qui ne soit plus celui du migrant nu, selon la belle formule de Glissant, un lieu et un temps fondateurs, d’habiter l’écriture comme lieu premier, originel, un lieu aussi non de simple enracinement, mais de possible séjour et enfin un lieu au-delà de l’ethnie ou de la classe, aussi vaste que le silence ou l’inconnu.

    Et aujourd’hui que la littérature haïtienne s’écrit dans trois langues autres que le français, elle atteste que les langues sont appelées à cohabiter, qu’elles ne sauraient avoir qu’un unique drapeau ou qu’une seule patrie et préfigure une culture du vingt-et-unième siècle en train de se faire.

    Étudier la littérature haïtienne à la lumière de son histoire permet de donner au qualificatif francophone une signification hors de tout eurocentrisme. Une signification qui sied à notre temps, la seule susceptible de lui assurer un avenir.

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