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    «Les Misérables», Ladj Ly hisse la banlieue à la hauteur de Cannes

    media Les trois « bacqueux » dans « Les Misérables » de Ladj Ly, en lice pour la Palme d’or au Festival de Cannes. © SRAB Films - Rectangle Productions - Lyly films

    C’est le premier film en lice pour la Palme d’or qui a suscité l’enthousiasme au Festival de Cannes 2019. Avec Les Misérables, le réalisateur français Ladj Ly renouvelle le genre des films de banlieue, 24 ans après La Haine de Mathieu Kassovitz. À l’époque, le film donnait un nouveau souffle au cinéma français, mais ne changeait en rien le sort des banlieusards. Quatorze ans après les émeutes de 2005 qui ont boosté son envie de devenir « l’homme à la caméra », Ladj Ly filme donc à son tour la violence et la misère, mais surtout les êtres humains dans un quartier difficile en banlieue.

    « Oui, ce film est un cri d’alarme. Depuis les émeutes de 2005, les choses n’ont pas vraiment évolué », a affirmé Ladj Ly, visiblement ravi du succès de son film sur La Croisette, à la conférence de presse au Festival de Cannes.

    La première scène des Misérables montre un pays en liesse : habillé d’un drapeau bleu blanc rouge, un jeune banlieusard sort à Paris pour fêter la victoire des Bleus à la Coupe du Monde. Ce jour, tout le monde est fier d’être Français, il n’y a plus de couleur de peau ou classes sociales…

    Le jour après, retour à la réalité. On voit Stéphane arriver dans le quartier. Le jeune policier vient d’être muté de Cherbourg aux Bosquets pour être près de sa famille. Mais il n’a aucune idée que – en intégrant la Brigade anticriminalité de Montfermeil, dans le 93 - il va vivre la pire journée de sa vie…

    Ladj Ly et le quartier des Bosquets

    À Montfermeil furent écrits Les Misérables par Victor Hugo. Le titre du film, « c’est un clin d’œil pour dire : un siècle plus tard, la misère est toujours là sur ce territoire », remarque Ladj Ly. Le quartier des Bosquets lui sert depuis longtemps comme un studio à ciel ouvert. Pendant des années, il filmait ici les policiers pendant leurs interventions. La force des Misérables réside dans le fait qu’elle a été puisée dans la réalité. À l’origine du film se trouve une réelle interpellation violente que le réalisateur a lui-même filmée avec sa caméra en octobre 2008 et postée ensuite sur Internet. La bavure policière où des flics frappent un jeune menotté des Bosquets sera la première fois où des policiers seront condamnés suite à une vidéo. Ladj Ly devient une vedette au-delà de ses quartiers.

    Dans son premier long métrage après des centaines de vidéos tournées, Ladj Ly capte tout de son quartier et réussit surtout à le montrer d’une manière nouvelle et à transmettre avec une vision à 360 degrés. Là où la plupart des médias n’osent pas entrer avec leur caméra, lui, il est à la maison, depuis 38 ans. À Montfermeil, il a grandi et tout appris sur le cinéma. Des vidéos « cop watch » en mini-caméra, il est aujourd’hui arrivé sur le tapis rouge du plus grand festival de cinéma au monde à côté de Quentin Tarantino ou Ken Loach.

    Prendre de la hauteur sur la banlieue

    Ses comédiens disent de ne pas avoir le sentiment de jouer un personnage : « cela ressemble beaucoup à la vraie vie » confiait le jeune Al-Hassan Ly alias Buzz dans le film. Pour Ladj Ly, la banlieue, c’est ce patchwork qu’on aperçoit quand il fait voler son drone au-dessus de la cité : le gris des tours devient alors un paysage coloré, les bâtiments dégradés se transforment en briques Lego, à composer et à recomposer à volonté. C’est son terrain de jeu pour sa caméra. Avec lui et son drone, on prend de la hauteur sur la banlieue. En immersion totale, il ausculte tout : du toit jusqu’à la cave, en passant par les cages d’escalier, les appartements, jusqu’au Kebab tenu par un frère musulman aussi radical que rempli de sagesse coranique et qui tient le quartier.

    Ladj Ly ne montre pas seulement ces espaces souvent invisibles, il les fait vivre avec toute la diversité de ce quartier peuplé des misérables d’aujourd’hui. Apparaissent alors sur des images d’une densité et expression incroyables, de jeunes enfants en errance, une bande de filles tenant tête au geek-voyeur, des dealers rendant service aux autorités, les prostitués bon marché, des frères musulmans pacifiant le quartier, « l’Obama à nous » en maillot de foot siglé « Maire 93 », une mère qui ne se laisse pas faire, mais surtout les trois « bacqueux », des policiers au bout des nerfs toujours à un doigt de la bavure…

    Imposer sa loi

    C’est avec Stéphane, le brigadier à cheveux gras surnommé Pento, novice aux Bosquets, qu’on va découvrir le quartier, ses mœurs et surtout ses dérives. Avec ses coéquipiers Chris, policier surexcité et raciste, et Gwada, flic noir traité de traître, il apprend vite que le BAC n’est pas tout à fait une police ordinaire. À l’image de ce territoire abandonné, composé de beaucoup de clans où chacun essaie de faire la police et d’imposer sa loi et son autorité sur les autres.

    Après une bavure de trop, le quartier s'enflamme. Étonnamment, malgré une violence inouïe à l’écran qui va jusqu’à un face-à-face entre un cocktail Molotov d’un jeune et l’arme d’un policier, le film se termine presque consensuel en citant Victor Hugo : « Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. » Le réalisateur ne juge personne et suscite même de la compréhension pour tout un chacun. À la fin, tout le monde peut se reconnaître dans le portrait dressé par Ladj Ly. En renvoyant toutes les parties dos à dos, il donne finalement raison à tout le monde et rend ainsi le propos du film presque inoffensif.

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