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    «Tlamess», la planète de l’imaginaire du Tunisien Ala Eddine Slim

    media Le réalisateur tunisien Ala Eddine Slim (« Tlamess ») au Festival de Cannes. Siegfried Forster / RFI

    C’était l’un des films les plus marquants du Festival de Cannes 2019. Ni en compétition ni en sélection officielle, « Tlamess » (« jeter un sort », en arabe) a dérouté les spectateurs de la Quinzaine des réalisateurs. Ala Eddine Slim vit à Tunis et réalise, monte et produit lui-même ses films. Entretien avec le cinéaste tunisien qui nous présente un cinéma en pleine mutation.

    RFI : Après la première de Tlamess, un spectateur s’est levé et vous a dit : « je suis Tunisien et c’est la première fois que je comprends réellement le mot tlamess et que j’arrive à mettre des images sur ce mot. » Voulez-vous jeter un nouveau sort au cinéma ?

    Ala Eddine Slim : Pas forcément. Je me considère comme un parasite dans le cinéma et j’aimerais bien brouiller tout ce qui est idées conçues et idées reçues. Ce qui m’intéresse est de poster des images et des sons qui laissent le spectateur réfléchir, penser et vivre avec le film après la projection. C’est ce cinéma-là qui m’intéresse.

    Tlamess, c’est l’histoire d’un soldat qui décide de déserter. Un film très allégorique avec des serpents, une forêt, un désert, une grotte, etc. Entre autres, il y a un plan-séquence incroyable où l’homme entièrement nu marche sur un chemin sinueux et caillouteux. Et le spectateur souffre avec lui, parce qu’il y a une musique étourdissante qui accompagne la scène. Ce chemin de croix, est-ce une métaphore pour notre société actuelle ?

    En tout cas, c’est le chemin que devrait prendre le personnage. C’est le chemin par lequel il va muter après. Le chemin est divisé en deux parties, comme le film. C’est la première fois qu’on voit le personnage traverser un cimetière. Même après la mort de sa mère, on ne le voit pas aller au cimetière pour faire le deuil. La deuxième partie, c’est le chemin qui l’amène vers la forêt où il va rencontrer après la femme. Par cela, je voulais amener le spectateur à un certain sentiment, à la mutation très lente et très fatigante de ce personnage. Pour cela le plan dure sept minutes avec une musique qui ne fait que rrrrr… rrrrr… Comme si la forêt appelait tout le monde à venir. J’avoue, c’est assez fort comme musique [sourire].

    Dans Tlamess, on voit d’abord un homme qui décide après la mort de sa mère de déserter. Après, on fait la connaissance d’une femme enceinte et très vite, on s’aperçoit que ce n’est pas ce qu’elle voulait être. Ce sont deux personnages en rupture avec la société dominante. Vous vous sentez aussi en rupture avec le cinéma traditionnel ?

    Pas en rupture, mais je me sens plus attiré vers un cinéma qu’on appelle parfois un cinéma de la « marge ». C’est un cinéma qui expérimente tout le temps, un cinéma très vivant, qui n’arrête pas de bouger, de muter, de se connecter ailleurs. C’est ça qui m’intéresse dans le cinéma. Après, je me considère aussi comme un peu « solitaire », comme mes deux personnages, et j’aime bien cette solitude. Cela m’offre des champs d’imaginaires que j’adore.

    Abdullah Miniawy incarne le soldat déserteur dans « Tlamess » du réalisateur tunisien Ala Eddine Slim. La Quinzaine des réalisateurs 2019

    Un mur noir apparaît à plusieurs reprises : est-ce un hommage au peintre Pierre Soulage ou plutôt le « trou noir » de l’être humain ?

    C’est une référence directe, consciente et assumée au monolithe noir de 2001 Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. C’est le cinéaste majeur pour moi. Dans le film, il y en a plusieurs autres références à Kubrick, par exemple, la scène où un soldat se suicide, est inspirée de Full Metal Jacket. Il y a aussi une variante d’Orange mécanique. Le mur, pour moi, c’est la porte qui t’amène ailleurs. Derrière la porte, tout se passe, tout se dévoile. D’ailleurs, c’est près du mur que le serpent apparaît qui est pour moi le personnage essentiel du film. Beaucoup de gens me demandent pourquoi je fais référence à Kubrick. Je réponds : pourquoi ne pas citer le maître.

    Pour parler de ce film, pour rester dans la logique du scénario, on ne devrait pas utiliser des mots, mais uniquement les yeux. Comment est venue l’idée de ce langage des yeux qui remplacent les mots ?

    Jusqu’à maintenant, tous mes films sont sans dialogues. Je fais depuis douze ans des films sans dialogues, mes personnages ne parlent pas. Je trouve, dans le cinéma on parle beaucoup. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu le besoin ou le désir d’utiliser des dialogues. Après, pour ce film-là, l’échange à travers les regards et les yeux, je trouve que même dans la vraie vie, le premier déclenchement arrive avec le regard.

    Vous n’êtes pas le seul réalisateur au Festival de Cannes qui met en scène une autre forme de langage ou de communication. Dans Parasite, du Sud-Coréen Bong Joon Ho, un personnage ligoté frappe avec la tête sur un interrupteur pour envoyer en mode morse un message. Et dans Les siffleurs , du cinéaste roumain Corneliu Porumboiu, les mafieux utilisent le langage des siffleurs pour tromper les policiers. Vit-on dans une époque où il faut apprendre à communiquer autrement ?

    Oui, je pense qu’il le faut. Jusqu’à maintenant, c’est prouvé que les méthodes de dialogue ou de communication d’aujourd’hui ne fonctionnent plus. Tout ce bordel est à cause de la parole qu’on noie. Chez nous, en Tunisie, on dit qu’après le 14 janvier, ce qu’on appelle la révolution, il y a eu la libération de la parole. Moi, je pense que ce n’est pas vrai. Je préfère aller dans l’autre sens et essayer de trouver d’autres méthodes de communication.

    Vous êtes né à Sousse, en novembre 1982, qu’est-ce qui dans votre vie a fait que vous êtes différent des autres ? Même si chaque film est différent, vos films donnent l’impression qu’ils sont encore plus différents que les films des autres.

    Je ne sais pas, mais j’essaie de concrétiser tous mes fantasmes, tous mes désirs, toutes mes envies. Et je ne réfléchis pas si je suis différent ou pas. Je fais tout tout naturellement, sans trop philosopher, sans trop y penser. Je suis un élément d’une planète, la planète cinéma, la planète de l’imaginaire.

    Souhir Ben Amara dans « Tlamess » du réalisateur tunisien Ala Eddine Slim. La Quinzaine des réalisateurs 2019
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