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    Culture

    Élise Thiébaut, ou comment secouer le roman national

    media Couverture de l'ouvrage. Editions La Découverte

    Journaliste et féministe, Élise Thiébaut offre avec « Mes ancêtres les Gauloises », Une autobiographie de la France, un livre profondément vital et impertinent, étourdissant d’érudition et de virtuosité narrative.

    « Je suis française. » Tels sont les premiers mots de cet ouvrage inclassable qui entreprend aussitôt non de déconstruire, mais de disséquer la fiction qui s’énonce dans cette simple formule. Ainsi le « je » s’efface bien vite pour laisser place à une autobiographie familiale et l’insaisissable essence de l’« être » métaphysique y apparaît dès lors dans tout ce que les hasards d’une naissance, d’une généalogie et d’une enfance en ont fait. Quant à la « francité », l’autrice nous rappelle qu’elle s’accorde au féminin en ce qui la concerne et que cette double appartenance raconte une autre histoire, faite de droits conquis et d’inégalités toujours présentes.

    Quand notre ADN raconte le monde

    Ces racines supposément « gauloises », elle les interroge aussi à l’aune d’un de ces tests ADN interdits en France, mais facilement accessibles en ligne via des sites américains, auxquel elle a choisi de confier un peu de salive pour qu’il lui offre en retour un formidable terreau pour l’imagination. Celle qui précise d’emblée appartenir probablement à ces Françaises et Français considérés de souche, s’y découvre comme tout un chacun des ascendances nomades dont elle fait autant d’invitations au voyage. Il n’en faut pas beaucoup plus pour que son roman familial et national fasse le tour du monde.

    Pour raconter la France, mais aussi le « genre », la « race », les amazones, la couleur de peau, dont l’histoire, nous rappelle-t-elle, ne remonte guère qu’à quelques milliers d’années, Élise Thiébaut se pose en effet moins en historienne qu’en ouvreuse de récits potentiels, capables de raccorder l’actualité récente et ses ancêtres néandertaliens. Si elle aime la digression, ce n’est cependant jamais gratuit et l’on ne peut guère lui en vouloir si le puzzle qui se dessine dépasse de beaucoup les étroites limites de l’hexagone. Et dès qu’il est question d’archives, c’est bien avec la rigueur d’une documentariste qu’elle exploite son sujet.

    Il faut dire que, comme tant d’autres, ses placards familiaux sont riches d’histoires drolatiques ou douloureuses, honteuses ou secrètement héroïques. Pour nous dire la guerre d’Algérie, elle fouille la correspondance d’un père ayant devancé l’appel pour être sûr de ne pas finir au front - son frère s’y trouvant déjà - avec un ami de son âge, qu’on devine courageux et tolérant, mais qui n’a pas eu la chance d’échapper à cette tragédie. En quelques lettres, se dessine la trajectoire d’Avoir 20 ans dans les Aurès, quand un jeune homme cultivé, bercé aux idéaux universalistes, se change en bourreau fataliste et déresponsabilisé.

    Toute histoire est une fiction

    En remontant plus loin dans son arbre généalogique, l’autrice nous emmène du côté des « cocottes » de la Belle-Époque - un phénomène social qu’elle relie au mythe de la « séduction à la française », dont elle montre au passage toute l’hypocrisie - d’un grand-oncle collaborateur et catholique intégriste, d’un aïeul au grand cœur qui sauva une petite fille de la noyade au péril de sa vie. Autant de fils tirés qui nous mènent de la Lorraine à Marseille, de la Bretagne à Paris, mais aussi au-delà des mers, vers la traite négrière et le passé colonial, en Afrique et en Asie.

    Si son livre ne prétend pas fournir une synthèse objective de l’histoire de France, il nous montre en revanche combien cette histoire est d’abord une construction, et donc une fiction. Chemin faisant, elle n’en fournit pas moins un instantané parfait des débats qui traversent le monde intellectuel français aujourd’hui, s’attaquant avec une verve peu commune aux tenants de « l’identité nationale », d’Éric Zemmour à Renaud Camus. En poussant le paradoxe, on pourra toujours y saluer une pure manifestation de « l’esprit » français, une ironie mordante qui ne serait au fond que la transposition verbale de la fièvre querelleuse des duellistes du dix-septième siècle.

    Ce serait cependant sans compter sans la tendresse et l’humanisme profond qui habitent ses portraits de famille, que l’autrice a pris soin de rassembler dans un patchwork photographique en couverture de son livre. Si on lui devine une intolérance viscérale pour la bêtise et l’exclusion, on la sent habitée par un sens aigü de la justice et une empathie contagieuse, quoique dépourvue de la moindre naïveté. Les contempteurs de la « bien-pensance » pourront toujours repasser.

    Élise Thiébaut,Mes ancêtres les Gauloises, Une autobiographie de la France, La Découverte, collection « Cahiers libres », septembre 2019.

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