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    Afrique

    Abebe Bikala: la revanche de l’Afrique aux pieds nus

    media Sur cette image prise au milieu de la course, Abebe Bikila est le seul à regarder l’appareil, comme si le regard du photographe allait soudain révéler sa présence. Devant lui, Radi, l’athlète marocain que Nikinsen a identifié comme son principal rival. Wikimedia Commons

    Le 10 septembre 1960, un Éthiopien de 28 ans triomphe au marathon olympique à Rome, devenant le premier Africain à remporter la médaille d’or dans cette discipline. Sylvain Coher lui rend hommage dans un roman à la foulée légère, à lire en 2 heures 15 minutes et 16 secondes.

    C’est presque un hasard si le soldat du Négus Abebe Bikila, « la fleur qui grandit » en amharique, est présent ce soir-là sur la ligne de départ. Il a fallu la blessure de Wami Biratu pour qu’il rejoigne les douze membres de la délégation abyssine en voyage sur les terres de l’ancien occupant italien.

    Inconnu, il n’est donné parmi les favoris que par les deux journalistes qui logent dans le même hôtel que lui, sur la base de performances impressionnantes qu’il aurait réalisées à Debre Zeit, près d’Addis Abeba, où le major Niskanen, son entraîneur suédois, a reconstitué le tracé du parcours romain, expliquant au jeune prodige les endroits où, selon lui, il devrait se montrer prudent et où il pourrait créer la surprise.

    Afrique, année zéro

    Le reste de la presse l’ignore purement et simplement. C’est une chance, lui explique en substance Niskanen, qui l’invite à prendre la tête de la course le plus tard possible, sur la via San Gregorio, qui relie l’ancien ministère de l’Afrique italienne à l’Arc de Constantin.

    Ce sont deux lieux à forte charge symbolique. En face du premier, se dresse alors l’obélisque d’Axoum, volé par les Italiens aux Éthiopiens du temps de leur brève et sanglante conquête coloniale. Et c’est sous le second que Benito Mussolini a lancé son discours de guerre en 1937 contre les armées du Négus.

    Ajoutons à cela qu’en cette année 1960, une grande partie de l’Afrique retrouve son indépendance, jusqu’à la Somalie, ultime colonie italienne, restituée à Rome sous mandat pendant dix ans.

    Sur sa main, Abebe Bikila a écrit les numéros des dossards de ses principaux rivaux. Il n’y a pas parmi eux le n°185, qu’il dépasse dans les derniers cinq kilomètres, avant que son nom ne soit crié par la foule. Le Marocain Radi, l’un des favoris du marathon, a en effet gardé le dossard de sa précédente compétition, le 10 000 mètres, couru deux jours plus tôt.

    Les pensées de l’athlète

    Dès sa première participation, Abebe Bikila bat le record olympique, avant de battre celui du monde aux Jeux de Tokyo, quatre ans plus tard. Avant sa victoire, journalistes et spectateurs sont stupéfaits de découvrir que, par simple commodité, le jeune homme court sans chaussures. La scène de son arrivée, éclairée au flambeau dans la nuit romaine par des soldats italiens, devient aussitôt un mythe.

    Telle est la geste que Sylvain Coher choisit de raconter, en épousant le point de vue de l’athlète. Si on se laisse prendre par le rythme, qui invite à caler son souffle sur la succession des phrases jusqu’à partager l’ivresse du coureur, les pensées de Bikila, telles qu’imaginées par l’auteur, exigent du lecteur une forte adhésion à la convention littéraire.

    Parfois didascaliques ou anachroniques par le vocabulaire employé, elles mêlent aux dépens de la crédibilité l’univers d’un écrivain fasciné par les merveilles antiques de Rome et celui du marathonien, qui semble un homme sans passé. La traduction systématique des toponymes en français, une convention passée d’usage, nous éloigne aussi un peu du décor.

    Une fable politique

    Quoi qu’il en soit, l’écrivain parvient à raconter ces 42 kilomètres et 195 mètres comme l’épopée souvent évoquée, mais à laquelle personne avant lui n’avait littérairement rendu hommage. En 2009, il y avait eu un film de Davey Frankel et Rasselas Lakew, The Athlete, qui mêlait de manière presque onirique fiction et images d’archives. En 1987, Luigi Comencini avait rendu aussi hommage à Abebe Bikila en en faisant l’idole de Mimì, le jeune coureur de fond d’Un enfant de Calabre.

    Vers la fin des années 1960, la carrière d’Abebe Bikila s’effondre. Blessé, il ne peut terminer le marathon de Mexico en 1968, laissant la victoire à un compatriote. Le règne des athlètes éthiopiens et kényans est désormais une réalité controuvée. L’année suivante, un accident de voiture le laisse paralysé. Il entame alors une brève carrière paralympique avant qu’une attaque cérébrale, conséquence de ses blessures, ne l’emporte en 1973, à l’âge de 41 ans.

    Des athlètes qui ont bâti la légende olympique, en une époque héroïque dont il est peut-être l’un des derniers représentants, Abebe Bikila est avec Jesse Owens celui dont la victoire a revêtu aussitôt un tel sens politique. Il a fallu une armée d’un demi-million d’hommes pour marcher sur l’Éthiopie, aime-t-on encore à répéter, mais un seul soldat a suffi pour marcher sur Rome.

    Sylvain Coher, Vaincre à Rome, Actes Sud, septembre 2019. 18,50 euros.

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