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    Francophonies: «Le pire, c'est le pessimisme», la migration en fresque théâtrale

    media Catherine Boskowitz (L’Europe), metteure en scène du spectacle « Le Pire n’est pas (toujours) certain », création au festival des Francophonies, Limoges. © Siegfried Forster / RFI

    Elle avait une envie viscérale de comprendre le drame de la migration. Mais, elle avait peur d’aller dans la « jungle » de Calais pour appréhender l’état déplorable de l’Europe. Donc, la metteure en scène française Catherine Boskowitz a traversé une partie du continent en bus pour arriver en Grèce, le point de départ du périple européen de beaucoup de migrants. Ce qu’elle a vu et vécu avec eux a inspiré « Le pire n’est pas (toujours) certain », présenté en première aux Francophonies à Limoges, en France. Entretien.

    RFI : Le pire n’est pas (toujours) certain parle du désarroi des migrants, mais aussi des trahisons de valeurs et contradictions intérieures provoquées chez les responsables en Europe, sans oublier une certaine résistance qui s’organise. Pour vous, le pire à quoi ressemble-t-il ?

    Catherine Boskowitz : Le pire serait que cela continue comme ça continue maintenant. C’est-à-dire avec une impossibilité de repenser le monde tel qu’il est en train de muter, au lieu de le repenser dans l’optimisme. Le pire, c'est le pessimisme, c’est-à-dire ce monde qui se referme totalement sur lui-même, divisé entre les riches et les pauvres, entre ceux qui sont là et ceux qu’on empêche de venir.

    C’est une pièce sur les migrants, écrit à partir de ce que vous avez vu et vécu avec eux. Comment s’est-il déroulé le processus d’écriture ?

    J’ai fait un voyage, avec une autre amie, metteure en scène. On est parties en 2016, en bus, de Dijon à Thessalonique, en s’arrêtant à Zagreb, à Sarajevo, à Pristina, au Kosovo, et en Macédoine. Quand j’étais en France, j’avais de grandes difficultés d’aller dans la « jungle » de Calais. Donc, je me suis dit, je vais aller en Grèce. C’est là qu’arrivent les gens, notamment ceux du Moyen-Orient, une région que je connais bien.

    Je suis restée quelques semaines, notamment pour travailler avec une association citoyenne grecque. Elle accompagnait les gens qui arrivaient par dizaines voire centaines ou milliers, avec rien, de la Syrie, de l’Afghanistan, de l’Irak… Je suis aussi beaucoup allée dans les camps. À l’époque, l’Europe avait décidé de démanteler les camps spontanés et les réfugiés devaient aller dans des camps gérés par les militaires. Les frontières se fermaient, les unes après les autres.

    Quand je suis rentrée en France, je ne savais pas très bien ce que j’allais faire. Surtout, si j’allais continuer le théâtre. J’ai eu de la chance. La directrice de la MC 93 de Bobigny m’a dit : « il faut en faire quelque chose pour le théâtre ».

    Ici, au festival des Francophonies, ces questions de migration et d’exil en Europe, d’avoir peur et de se chercher un avenir, sont souvent abordées dans des pièces créées par des artistes venus d’ailleurs. Qu’est-ce qui change quand une metteure en scène française raconte cette histoire ?

    Moi, je suis née en 1959. Mon père est naturalisé français. J’ai vécu ma jeunesse dans les années 1960 et 1970, avec la culture et la conscience de ce qui était la Seconde Guerre mondiale. Et ce qui a été le flux des réfugiés. Évidemment, cela compte. J’avais cette conscience-là, je sais ce qui s’est passé en Europe.

    Catherine Boskowitz (L’Europe) et Estelle Lesage (Fée-Clochette) dans « Le Pire n’est pas (toujours) certain », présentée au MC93 de Bobigny. © Christophe Péan / Francophonies

    Dans votre mise en scène, vous incarnez l’Europe, habillée d’un tailleur-pantalon et avec des cornes sur la tête.

    Elle ressemble à une vache magnifique [rires]… et terrible. À une sorte de minotauresse qui bouffe ses enfants et les enfants des autres, alors qu’elle a tout pour les nourrir.

    Il y a aussi les personnages de la Migrante, de la Femme-Torche, de la Fée-Clochette. Quel est le rôle des femmes dans cette histoire ?

    Je n’ai pas pensé « femme », après, je suis une femme. Et l’Europe est au féminin. J’ai voulu mettre en scène l’Europe et la Fée-Clochette, parce qu’il y a une complexité. On ne peut pas réellement dire : l’Europe est terrible, l’Europe est une entité… À l’intérieur de l’Europe, il y a plein d’entités et plein de gens [différents]. Il y a des parlementaires européens qui sont extrêmement concernés par la question migratoire et pour l’ouverture des frontières. Mais, je sais aussi que cette Europe est une machine.

    Vous interprétez aussi un autre rôle sur scène, la Femme européenne.

    Elle est le produit de ce que la machine Europe « assume ». Parce que l’Europe assume la critique et le fait qu’elle est contradictoire. Mais elle l’assume pour continuer et pour s’en servir. C’est une question de langage. Elle ose à faire croire aux citoyens que nous sommes totalement impuissants, par exemple, à résister à la politique de fermeture des frontières. Or, ce n’est pas vrai. On n’est pas impuissant. Sauf que, à force de nous faire croire, on le devient.

    Là où votre pièce devient ingénieuse, c’est quand elle introduit de la résistance dans le système européen à travers d’un Délégué européen aux affaires migratoires repenti.

    La Fée-Clochette est un peu une mouche du coche qui n’arrête pas dire à l’Europe : « Tu dis que le plus archaïque est derrière nous, mais tu te trompes. Ce qui va arriver là, c’est la catastrophe. Donc, essaie de repenser le monde, notre manière de vivre, à l’intérieur même de la machine européenne. »

    Ici, on est au festival des Francophonies. Quelle serait pour vous la francophonie idéale ?

    Je n’ai aucune idée, je n’ai jamais pensé à cela. Ma langue, c’est le français. Je travaille souvent avec des gens du monde entier, dont beaucoup sont francophones. Donc, c’est la francophonie qui m’a permis de penser.

    Le pire n'est pas (toujours) certain. Texte et mise en scène : Catherine Boskowitz. Création au festival des Francophonies, Les Zébrures d'automne, Limoges, France.

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