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    Culture

    «De cendres et de braises»: le rêve d’une nuit en banlieue

    media De cendres et de braises de Manon Ott. Anamosa

    Avec une thèse de sciences sociales, un documentaire et un livre, Manon Ott boucle une décennie passée à observer et à vivre une cité des Mureaux, dans les Yvelines, près de Paris. Le résultat, chargé d’histoires individuelles et collectives, est pleinement à la hauteur de son engagement.

    De cendres et de braises, le livre et le film, sont arrivés sur les écrans et les tables des libraires en même temps fin septembre. Le premier est paru chez Anamosa, jeune maison qui, tout comme Manon Ott, s’interroge sur la manière de faire des sciences humaines autrement. Il se divise en deux parties : l’une est consacrée aux « voix et histoires d’une banlieue populaire » qui a grandi et s’est peuplée dans le sillage des usines de Renault-Flins, l’autre à « l’expérience d’un film », qui nous renseigne sur la démarche de la réalisatrice et sur les parcours de vie des protagonistes.

    Cinq ans en immersion

    Le second, produit par Docks66, a été tourné en noir et blanc entre 2011 et 2015 et s’ouvre sur un subtil entremêlement d’images d’époque des grèves de Renault-Flins en 1968 et de celles filmées par la réalisatrice lors d’une autre mobilisation du début des années 2010. Si l’esprit de la contestation demeure, la réalité du travail, elle, a complètement changé. Les intérimaires sont aujourd’hui très nombreux à l’usine, sur les postes les plus durs et les effectifs globaux ont été divisés par cinq en cinquante ans. Précarisés, les travailleurs et les travailleuses peuvent plus difficilement se syndiquer et la moindre protestation se paie par le refus d’un nouveau contrat.

    Le film repose tout entier sur un tour de force fictionnel qui tend à englober tous ces récits dans le cadre d’une nuit imaginaire. Principalement tourné en extérieur, il laisse plus de place aux hommes, mais les deux femmes qui s’y expriment sont inoubliables. Il faut lire en particulier le récit d’Antoinette dans le livre après l’avoir entendue raconter les années à attendre son grand amour, incarcéré pour des faits de délinquance. « J’ai tout fait pour qu’il change » dit-elle dans un sourire.

    Manon Ott travaille avec son compagnon Grégory Cohen, qu’elle a accompagné dans la réalisation de La cour des murmures (sorti en 2017), un film entre fiction et documentaire sur l’amour aux Mureaux. Avec lui, elle a organisé des ateliers-photos, tourné un clip pour un jeune qui rêve de devenir une star du rap, pris part à la vie associative, déménagé un temps dans les lieux, noué des liens au hasard des rencontres, brisant les codes d’une sociologie froide, supposée garder les distances avec son objet. « Leurs histoires de vie sont singulières, certainement pas représentatives, mais significatives » écrit-elle des personnes qu’elle a filmées avec un même amour des images et des mots.

    La poésie du réel

    La licence poétique, que l’écrivaine et réalisatrice s’autorise dans son enquête de terrain, dans le tournage et le magnifique montage de Pascale Hannoyer, va de pair avec une rigueur éthique qui implique d’attendre la parole juste -serait-elle le récit d’un rêve saisi au vol- et une impressionnante recherche en archives. Le livre vaut ainsi autant pour sa réflexion sur l’art du documentaire, que pour son apport historique sur un fragment du monde ouvrier, ou l’impressionnante somme iconographique, en noir et blanc elle aussi, à la mise en page soignée, qui donne envie de le feuilleter comme un album avant de se confronter au texte.

    Franc-Comtoise, Manon Ott a grandi à trente kilomètres de Besançon au contact d’une autre histoire industrielle et ouvrière. Entre 2005 et 2010, elle a animé le festival ItinErrance, dédié à l’exil et à l’immigration, ouvert aussi aux mouvements sociaux. Autour des Lip, mais pas seulement, Besançon a été l’un des laboratoires où le cinéma et la rébellion se sont nourris, où travailleurs, travailleuses et grévistes ont usé de la caméra comme d’un moyen de sortir du silence et de l’invisibilité. « La question de la forme est fondamentale », répète celle qui conçoit son œuvre comme une aventure collective, où l’implication de la chercheuse ouvre la voie à d’autres possibles.

    Dans De cendres et de braises, une courte séquence montre un jeune défilant devant elle sur la roue arrière de son scooter. Des deux côtés de la caméra, le poncif se change en un moment suspendu, par la grâce de leur complicité : le jeune homme offre un spectacle que la cinéaste saisit comme une prouesse ou un jeu.

    Sorti dans quelques salles pour sa première semaine, le film prendra tout le temps nécessaire pour faire son tour de France. À chaque fois ou presque, sa programmation sera accompagnée d’une projection-débat avec la réalisatrice. Parfois aussi, ce sont quelques-un(e)s des protagonistes qui viendront en parler, seul(e)s ou accompagné(e)s. La ronde nocturne des images et des mots ne fait que commencer.

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