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    «Remettre en perspective» Toulouse-Lautrec, du Moulin Rouge au Grand Palais

    media L’affiche « Moulin Rouge – La Goulue » (1891) fait « dialoguer le froufrou féminin et les raideurs masculines assez explicites ». Photo prise dans l’exposition « Toulouse-Lautrec, résolument moderne » au Grand Palais. © Siegfried Forster / RFI

    A-t-il révolutionné l’art ? Pourquoi le peintre du Moulin Rouge et des maisons closes est très peu connu en Afrique ? Qui est le Lautrec d’aujourd’hui ? Entretien avec la commissaire de l’exposition « Toulouse-Lautrec, résolument moderne » qui ouvre mercredi 9 octobre au Grand Palais, à Paris.

    Veuillez laisser votre vision de Toulouse-Lautrec au vestiaire du Grand Palais. Loin de l'univers frivole et flamboyant du Moulin Rouge, la scénographie nous étonne par sa sobriété. Et l’accrochage nous surprend par son caractère très sérieux, donnant presque un flair académique à ce peintre de réputation trépidante, sulfureuse et irrévérencieuse, mort le 9 septembre 1901, victime d’une hémorragie cérébrale, à l’âge de 36 ans.

    Il y a 225 œuvres à admirer : du refus de sa première peinture au Salon en passant par ses affiches mondialement célèbres et sa passion sans limites pour les femmes, les cabarets et la liberté dans toutes ses formes, jusqu’au couple de femmes, le cirque, les chevaux et les sketches du clown Chocolat. Beaucoup plus qu’une rétrospective, l’ambition du Grand Palais est de présenter un parcours thématique de l’œuvre de Toulouse-Lautrec (1864-1901) pour la faire placer, une fois pour toutes, dans l’histoire de l’art à côté des plus grands. Danièle Devynck, directrice du musée Toulouse-Lautrec à Albi, a consacré sa vie à étudier le peintre. En tant que commissaire, elle a conçu cette première grande exposition depuis 1992, l’année de la dernière rétrospective française de l’artiste.

    RFI : Pour vous, Henri de Toulouse-Lautrec est un « accoucheur involontaire du XXe siècle ». En quoi cette exposition est-elle inédite et importante pour le XXIe siècle ?

    Danièle Devynck : Pour le XXIe siècle, comme pour le XXe siècle, c’est important de restituer cette œuvre et de bien l’inscrire dans une démarche qui est celle de l’évolution artistique de la fin du XIXe siècle. Une évolution vers une liberté picturale où prime la couleur, la ligne, et qui fait que tout mimétisme s’efface finalement. C’est cela qui va guider tout l’art du XXe siècle.

    De quelle façon ?

    Lautrec abandonne la perspective traditionnelle, le souci de l’image réaliste, pour créer plastiquement des transcriptions qu’il invente librement, même s’il part du motif, même s’il reste dans une image qui peut avoir un contenu narratif. Ce faisant, il va introduire les fauves, l’expressionnisme, mais il va aussi inspirer des artistes comme Picasso.

    Picasso s’est-il inspiré par Lautrec ?

    Quand il arrive à Paris, Picasso regarde très fortement le travail de Lautrec. Il prend les mêmes thèmes : la buveuse, le cirque… Par exemple, il va aussi introduire l’expressionnisme, quand on pense aux prostitués ou aux scènes de maisons closes de Rouault, là aussi, ce sont des scènes d’un artiste qui a visiblement beaucoup regardé le travail de Lautrec. On peut dire aussi que les futuristes, notamment le travail de Frantisek Kupka, n’est pas sans faire penser aux démarches cinétiques de Toulouse-Lautrec. Tout cela est à remettre en perspective. C’est vraiment l’objet de cette exposition. Y compris pour nos contemporains, c’est intéressant à découvrir.

    C’est-à-dire, au-delà du fait d’introduire des motifs et des scènes issus du Moulin Rouge, des cabarets, des revues, des maisons closes, Toulouse-Lautrec a révolutionné la peinture ?

    Je n’aime pas le mot « révolutionné ». Il a fait avancer l’art dans une voie qui va véritablement ouvrir toute la liberté picturalement et toute la liberté artistique du XXe siècle.

    « Dans le lit » (vers 1892). Lautrec a fait entrer l’homosexualité, masculine et féminine, dans sa peinture ouverte à tous les non-dits de la société. Photo prise dans l’exposition « Toulouse-Lautrec, résolument moderne » au Grand Palais. © Siegfried Forster / RFI

    Quand on réfléchit qui pourrait être le Toulouse-Lautrec d’aujourd’hui, on pourrait penser – toute mesure gardée - au cinéaste Ladj Ly et son interprétation des Misérables à Montfermeil. Comme Lautrec, il puise son inspiration et sa force dans la marge de la société, innove dans le recadrage des images, ose montrer des personnes tronquées, renverse les perspectives, capte la vie ordinaire dans des lieux restés jusque-là dans l’ombre, occupe l’espace public autrement. Tous les deux préfèrent de montrer des amateurs que de modèles ou acteurs professionnels sur la toile tout en s’emparant de nouveaux outils. A son époque, Lautrec se frotte à la photographie, au cinéma, aux jeux de lumière d’une Loïe Fuller, pour dépasser le mépris de ses contemporains et conquérir la reconnaissance de la société. Aujourd’hui, Ladj Ly a grandi avec des vidéos « copwatch », et depuis, il a enrichi son cinéma grâce aux réseaux sociaux et aux drones, pour finalement remporter le Prix du jury au Festival de Cannes. Qui est pour vous le Toulouse-Lautrec d’aujourd’hui ?

    Moi, pour ses photographies qu’elle mette en scène véritablement, je citerais par exemple le travail de l’artiste américaine Cindy Sherman. Avec cette notion du genre qu’elle bouscule totalement en se déguisant, en n’hésitant pas à montrer l’homosexualité ou des scènes de lesbiennes. C’est quelque chose qui traverse l’art de notre époque. Le sens de la couleur de Lautrec, on trouverait ce goût du chromatisme chez beaucoup d’artistes, mais plutôt à la moitié du XXe siècle. Fondamentalement, je dirais quand même que l’art est aussi le fruit d’une époque. Et l’art d’aujourd’hui est aussi le fruit de notre époque.

    Toulouse-Lautrec est devenu une star mondiale. Au-delà de l’Europe et des États-Unis, trouve-t-on aussi des répercussions de son art en Afrique ?

    Ce n’est pas un continent où Lautrec est très connu. C’est probablement le continent où Lautrec est le moins repéré. Bien sûr, il est connu en Asie, les Japonais aiment énormément Toulouse-Lautrec. Il est connu aux États-Unis, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud. Il y a des collections majeures dans ces territoires. Effectivement, l’Afrique, me semble-t-il, n’a pas ce regard sur l’artiste Toulouse-Lautrec. Peut-être que la fête parisienne reste finalement un crible au travers duquel la lecture passe encore.

    « Mademoiselle Marcelle Lender, en buste » (1895) (en plusieurs états). Photo prise dans l’exposition « Toulouse-Lautrec, résolument moderne » au Grand Palais. © Siegfried Forster / RFI

    ► Toulouse-Lautrec, résolument moderne, exposition au Grand Palais, Paris, du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020.

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