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Cinéma

François Cluzet, sa place au soleil

par Elisabeth Bouvet

Article publié le 17/03/2007 Dernière mise à jour le 17/03/2007 à 11:54 TU

François Cluzet dans le film <i>Ma place au soleil</i>.(Photo: Mars Distribution)

François Cluzet dans le film Ma place au soleil.
(Photo: Mars Distribution)

François Cluzet au générique d’un film intitulé Ma place au soleilA peine un mois après avoir décroché le César du meilleur acteur 2006, la coïncidence ne manque pas de faire sourire. Savoureux hasard que le comédien de 51 ans prend comme un cadeau de plus dans sa déjà longue carrière riche d’une cinquantaine de films. Car François Cluzet n’a qu’un désir, vieillir dans ce métier qui, dit-il, lui a tout donné. En attendant de passer peut-être à la réalisation, le comédien nous raconte ce qui, encore aujourd’hui, le fait courir. Portrait d’un homme passionné, insatiable et intarissable.

Le micro est à peine dégainé que François Cluzet, cigarette à la main, chausse tout à coup des lunettes de vue. L’air de dire qu’il ne vous quittera pas, le temps de l’entretien, de son regard tendu et réactif. Ses mots, ses phrases sont d’ailleurs au diapason : ils fusent, ils coulent, ils courent. Caméra ou non, François Cluzet n’est visiblement pas homme à faire dans la demi-mesure. Pas très grand certes mais monté sur ressorts. Ce qui est sûr aussi, c’est que «son» César ne lui a pas tourné la tête qu’il arbore momentanément moustachue. Quand on l’invite d’abord à se présenter, il prend une minute pour dire combien il est heureux de faire un métier qu’il aime, d’être marié et père de quatre enfants, d’avoir du succès et de la chance, celle d’avancer. Et le César alors ? Déjà oublié dans la cuisine où il a choisi de le poser ? Le sourire qui illumine son visage vaut toutes les réponses. D’ailleurs François Cluzet le confirme, «il faudrait être bégueule, snob et idiot pour ne pas reconnaître que ça fait plaisir que les gens du métier me prennent pour l’un des leurs».

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François Cluzet a reçu le César 2007 du meilleur acteur pour sa prestation dans <i>Ne le dis à personne</i>. (Photo: AFP)
François Cluzet a reçu le César 2006 du meilleur acteur pour sa prestation dans Ne le dis à personne.
(Photo: AFP)

Trouver sa place. Sinon une obsession, du moins une ambition chez François Cluzet qui ne cache pas un très ancien désir d’être célèbre. «J’ai toujours senti dans mon enfance que je n’étais pas assez aimé. Donc j’avais l’impression que si je me mettais en lumière devant 400 personnes qui, elles, seraient dans le noir et si je me surpassais alors on me renverrait comme un signe d’amour». A 17 ans, il quitte le lycée et entre au cours Simon. Manière aussi de tourner le dos à un milieu qu’il déteste, le commerce. Sans parler de ses parents avec lesquels il a été «en désaccord très longtemps». De petit théâtre avec grand rôle en grande salle avec rôle de figuration, François Cluzet se souvient d’avoir gravi les échelons «marche par marche». Jusqu’à ses premiers pas au cinéma avec Diane Kurys dans Cocktail Molotov en 1977. Il a 22 ans. Puis ce sera Claude Chabrol qui le fera tourner dans cinq de ses films dont Les Fantômes du Chapelier et L’Enfer. Depuis François Cluzet n’a plus cessé de travailler. Si l’on excepte un trou d’air dans sa filmographie entre 1998 et 2001. Sur ses déboires avec l’alcool, il ne s’épanchera pas, concédant seulement que sa «jeunesse et les excès qui vont avec ont pris fin à 45 ans». A ce moment-là , lâche-t-il avec une sincérité désarmante, «je me suis mis à travailler sérieusement, c’est-à-dire que l’excellence est devenue une espèce de but, jamais atteint bien sûr mais quand même j’ai eu envie d’être au mieux avec moi-même». Et avec ses partenaires. Car si François Cluzet veut être reconnu, il se moque bien d’être une star. «Je ne cherche pas le rôle principal. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire». Et qu’on le retrouve aujourd’hui à l’affiche d’un film-chorale n’a rien de surprenant. Le collectif, c’est même ce qui le botte le plus dans ce métier : «J’ai vite compris que ce n’est pas mon jeu qui fera la différence mais le jeu de mon partenaire avec le mien. Le meilleur acteur, c’est celui qui se livre à son partenaire sous les yeux du metteur en scène». Et d’ailleurs quand on lui demande de définir son profil d’acteur, François Cluzet revient encore et toujours à cette idée d’échange expliquant qu’il est «capable de [se] mettre en quatre pour qu’il se passe quelque chose entre son partenaire et lui. Et que si signature, il y a, elle serait là».

Une vie pour le jeu

Un jeu physique pour François Cluzet dans <i>Ne le dis à personne</i>. (Photo: Les productions du Trésor-Eurocorp)
Un jeu physique pour François Cluzet dans Ne le dis à personne.
(Photo: Les productions du Trésor-Eurocorp)

L’abandon voire le don, le mot-clé de ce passionné qui ne croit pas «aux acteurs qui ne mouillent pas leur chemise». Son idole, c’est Jacques Brel dans L’Homme de la Mancha. «J’avais 10 ans quand je l’ai vu. Et j’ai vu un type prêt à crever sur place. Or, c’est ça qu’on doit au public». Et c’est ce qu’il donne justement sous les traits d’Alex Beck, pédiatre qui retrouve la trace de son ex-épouse, huit ans après sa disparition dans Ne le dis à personne, le film de Guillaume Canet qui lui a valu, à 51 ans, de décrocher le premier César de sa carrière. De tous les plans ou presque, François Cluzet explique qu’il a fait le choix de «travailler sur la pudeur. Dès lors qu’un personnage est omniprésent, il faut le rendre passif, absent. Ce qui donne au spectateur une petite relâche et on a pu comme ça construire le suspense autour de tout ce qui lui arrive». En retrait plutôt que dans la surenchère : Alex Beck reste d’ailleurs l’un de ses rôles préférés. Ce qui ne l’empêche pas, dans le même temps de reconnaître qu’il éprouve «un grand bonheur à jouer dans des comédies comme 4 étoiles de Christian Vincent où je joue un écervelé. Et être un abruti aux yeux de tout le monde, c’est excessivement réjouissant. En plus, c’est salvateur parce qu’on croit tous plus ou moins qu’on a une qualité et quand vous jouez un imbécile, vous vous rendez vite compte que les gens se marrent, ce qui prouve que vous êtes crédible dans le fait de n’en avoir aucune (qualité)». A vrai dire, et même s’il ne le dit pas ouvertement, François Cluzet semble prêt à endosser tous les costumes, à camper tous les genres humains. Moins d’ailleurs pour occuper le terrain que pour épuiser toutes les facettes d’un métier qui, confie-t-il, «m’a tout appris. Il m’a appris à vivre, à aimer- toutes ses compagnes ont été des actrices -, à devenir un bon artiste même si j’ai mis beaucoup de temps».

Etre indémodable

Aujourd’hui, à 51 ans, rêve-t-il justement de mordre de plus belle dans cette profession qui lui a tout donné ? Rien de démesuré si ce n’est, indique-t-il avec cette fougue qui ne le quittera pas de toute l’interview, le désir, très fort, de vieillir en jouant et vice-versa. «L’idéal serait d’être indémodable. En tout cas, ce qu’il faut chasser, c’est d’être à la mode». Probablement le secret de cet acteur qui, sans avoir toujours eu – loin s’en faut – des rôles de premier plan, a fini par s’imposer comme «l’un des témoins de sa génération». Et même s’il a fallu en rabattre sur certains idéaux de jeunesse, et même si le cinéma a fini par devenir cette chose qu’il a fuie à 17 ans, un commerce, François Cluzet croit, dur comme fer, «à la spontanéité et surtout à la vérité». Chercher la vérité dans le jeu, la contradiction du comédien ? Quoi qu’il en soit, même lesté d’un César, l’intéressé n’oublie pas ce qu’«en tant qu’acteur, il se doit d’être vulnérable devant la caméra».

Et quand justement, il ne se livre pas à un réalisateur, que fait-il ? Du cinéma, bien sûr ! «J’écris. J’écris parce que je voudrais faire un film donc j’essaye d’écrire un scénario». Pas un désir né de la dernière pluie mais de ses débuts devant la caméra : «J’ai commencé ce métier en pensant que je serais un meilleur acteur si je comprenais la mise en scène. Et je me souviens que j’en avais parlé à Claude Chabrol sur le tournage du Cheval d’Orgueil. A l’époque, j’avais 25 ans et alors après il m’appelait ‘Tiens viens voir ce plan , viens voir’ et je me suis passionné pour la mise en scène». Passion, décidément le maître-mot de celui qui a visiblement décidé, avant de disparaître, d’exister le plus possible. Le métier d'acteur ou la quête de toute une vie.