par Pascal THIBAUT
Article publié le 21/08/2007 Dernière mise à jour le 21/08/2007 à 08:57 TU
Même le Berlinois le moins féru d’art ne peut échapper à cette déferlante française. Depuis le printemps des centaines d’affiches frappées des couleurs tricolores inondent Berlin. La campagne de promotion - un million d’Euros - occupe tous les trottoirs, décore les bus et remplit les colonnes des journaux. Le slogan vendeur « les plus beaux Français viennent de New York » est omniprésent. Les médias berlinois exploitent le filon : des Français de Berlin présentent leur œuvre favorite, la communauté française vivace et en expansion donne lieu à des reportages. Quant à la Nouvelle Galerie Nationale qui accueille donc les quelque 150 chefs d'oeuvre de l'art français du 19ème siècle, exceptionnellement prêtés par le MET new-yorkais, elle affiche complet.
L’association des amis de la Nouvelle Galerie Nationale qui récolte des fonds pour le musée éponyme, achète des tableaux contemporains et organise des expositions veut renouveler son coup de maître d’il y a trois ans. Elle avait alors réussi à persuader les responsable du musée d’art moderne de New York, le MoMa, d’exposer à Berlin ses œuvres phares durant la rénovation de l’établissement. L’idée avait été un succès impressionnant : 1,2 millions visiteurs avaient fait patiemment la queue devant la très moderne halle construite par l’architecte Mies van der Rohe en 1968 pour voir l’exposition. Avec les six millions d’euros de bénéfices, l’association a pu acheter des œuvres contemporaines et monter des expositions séduisant un public plus restreint.
Berlin, seule étape européenne
Trois ans plus tard, un autre musée de New York est fermé pour travaux. Le Metropolitan Museum of Art (MET) abrite sur la Cinquième Avenue trois millions d’objets d’art allant de l’Egypte ancienne jusqu’au 20ème siècle. Sa collection de peinture française du 19ème siècle est la plus importante par sa qualité et sa taille, à l’extérieur de la France. « Nous n’avons jamais prêté dans l’histoire de notre musée autant de trésors. Certains quittent nos murs pour la première et probablement pour la dernière fois », estimait le directeur du MET, Philippe de Montebello, avant l’ouverture de l’exposition berlinoise. La capitale allemande est la seule ville d’Europe à abriter les 150 chefs d’œuvre du 19ème siècle français qui ont été présentés avant Berlin à Houston. L’étape texane de l’exposition ne présentait que des tableaux. La Nouvelle Galerie Nationale montre également des sculptures de cette époque dont Les Bourgeois de Calais de Rodin.
44 artistes sont au total représentés au sein de l’exposition qui couvre une période allant de 1801 à 1920. Elle est souvent réduite aux seuls impressionnistes qui constituent certes le cœur de la rétrospective, mais d’autres courants artistiques antérieurs et postérieurs sont également représentés. Le classicisme d’abord avec, par exemple, le double portrait du couple Leblanc par Ingres ou la Vénus d’Alexandre Cabanel acquise par Napoléon III. Courbet est également exposé avec ses portraits de femmes lascives ou encore le Manet antérieur à sa période impressionniste. L’orientalisme, l’Ecole de Barbizon, le symbolisme et le néo-impressionnisme complètent ce tableau d’ensemble.
Le siècle des ruptures
L’exposition s’efforce de mettre en évidence les conflits qui ont secoué le monde artistique au 19ème siècle fort de nombreuses ruptures. On voit ainsi comment l’impressionnisme s’est imposé contre l’art établi des salons officiels, comment la peinture et les paysages, mais aussi le nu sensuel deviennent des motifs dominants contre une peinture exposant une beauté mesurée et domptée. Monet avec Jardin à Sainte Adresse et Le bassin des nymphéas en livre deux exemples qui font partie des favoris du public de l’exposition. D’autres impressionnistes comme Degas et son tableau Danseuses ou encore Toulouse-Lautrec, le portraitiste de l’intimité des bordels et de la vie quotidienne des prostituées - Le sofa - présentent des aspects de la vie moderne longtemps rejetés par l’art académique et toujours honnis par les normes sociales. Enfin l’exposition couvre une période qui va au-delà de l’impressionnisme et montrent comme des artistes comme Van Gogh, Picasso ou Cézanne ont ouvert la voie à l’art abstrait du 20ème siècle.
Le choix des œuvres exposées a suscité quelques critiques, certains estimant que le MET n’avait pas prêté que des tableaux de premier plan, ne pouvant ou ne voulant pas en mettre d’autres à disposition parmi les 400 dont il dispose et consacrée à la peinture française. Quoiqu’il en soit, « Les plus beaux Français de New York » attirent les foules. Trois jours après l’ouverture de l’exposition début juin, les 2000 visites guidées jusqu’à la fermeture le 7 octobre étaient vendues. 350 000 visiteurs se sont déjà pressés à la Nouvelle Galerie Nationale. L’objectif des organisateurs berlinois - un demi-million de personnes - devrait être dépassé d’ici le 7 octobre. Un système moderne rend l’attente des visiteurs supportable. Ils peuvent bien sûr louer un coussin tricolore et manger une crêpe. Mais en laissant leur numéro de portable, un texto les avertit à temps qu’ils doivent abréger leurs courses sur la Potsdamer Platz à deux pas de là et se diriger vers l’entrée où leur numéro va bientôt être appelé.
Berlin, berceau de l’impressionnisme
Quant à ceux qui en redemandent, ils peuvent visiter une autre exposition dans l’Ancienne Galerie Nationale présentant les œuvres impressionnistes des musées berlinois qui n’avaient pas hésité à acquérir certains tableaux à une époque où cette nouvelle école était encore rejetée par les temples culturels officiels. Le premier Manet acheté dans le monde par un musée, mais aussi le premier Degas et le premier Cézanne avaient été acquis à la fin du 19ème siècle par Berlin. Un des tableaux qui appartenait au peintre berlinois Max Liebermann « Les pêcheurs » de Cézanne est aujourd’hui accroché au MET et pour quelques semaines à nouveau visible dans la capitale allemande. Ce qui a fait dire au président de la république Horst Köhler lors de l’ouverture de l’exposition « L’Europe revient à ses racines ».