par Cerise Maréchaud
Article publié le 17/10/2007 Dernière mise à jour le 17/10/2007 à 13:38 TU
Vingt-cinq long-métrages, et autant de courts : « Jamais la compétition n’a été si fournie », se félicite Noureddine Saïl, directeur du Centre cinématographique marocain (CCM), à l'occasion du 9ème Festival national du film. Du 18 au 27 octobre, sur les hauteurs du Grand Socco, la Cinémathèque de Tanger accueille les productions marocaines des deux dernières années. « Pour le court-métrage, on a dû faire une sélection : il y avait 148 candidatures ! », s’enthousiasme Saïl, qui pense désormais « annualiser » ce rendez-vous jusqu’alors irrégulier. « Encore récemment, il fallait trois, voire cinq ans pour atteindre quinze films ». Mais depuis le début des années 2000, le 7ème Art marocain est en plein essor.
Que ce soit dans la presse ou sur internet, pas une semaine ne passe sans l’annonce d’une rétrospective, d’une sélection ou d’un prix honorant, à San Sebastian, Mar del Plata, Carthage, Montréal ou Ouagadougou, les noms de Yasmine Kassari, Daoud Aoulad Sayed, Narjiss Nejjar, Faouzi Bensaïdi, Jilali Ferhati ou Ismaïl Ferroukhi.
Derrière ces belles réussites, pas encore de véritable industrie marocaine du cinéma. Mais, enfin, le volontarisme politique pour la bâtir : en 2006, 14 long-métrages ont été produits, soit le double d’il y a cinq ans. Entre temps, le fonds d’aide public a gonflé de 30 à 50 millions de dirhams (2,7 à 4,5 millions d’euros), et les deux chaînes publiques de la télévision marocaine sont tenues de coproduire un minimum de films. De son côté, le court-métrage est en pleine explosion, dopé par l’obligation, pour créer une société, d’en produire au moins trois (ou un long-métrage). Et le Festival international de Marrakech rappelle chaque hiver, depuis 2001, les aspirations marocaines à faire partie des « nations » du cinéma.
Donner les outils de l’image à tous
En parallèle, le 7ème art du royaume mise depuis peu sur la professionnalisation. A la rentrée 2006, deux cursus publics gratuits – niveaux BTS et licence - ouvraient en même temps leurs portes à Ouarzazate pour enseigner les métiers du cinéma à une centaine d’étudiants d’origines modestes, prenant le relais du cycle privé créé en 2004 par le cinéaste Mohamed Asli dans les studios Kan Zaman de la ville pour 90 boursiers. Pendant ce temps s’inaugurait, à Marrakech, la première Ecole supérieure de l’audiovisuel (50 inscrits), une formation privée en trois ans, à 50 000 DH (4500 euros) l’année mais dotée d’un fonds de bourse.
« Il y a une volonté de donner les outils de l’image à tous », apprécie Hicham Lasri, 30 ans, l’un des chefs de file d’une jeune génération avide de bousculer l’ordre établi. Mohamed Cherif Tribak, Hicham Falah, Yassine Fennane, Imad et Souheil Noury, Ali Benkirane, Ali El Majboud, Layla Triqui, Younès Reggab, Bouchra Ijork… : un petit bataillon de trentenaires décomplexés, dotés d’une solide culture de l’image sans avoir passé la moitié de leur vie à l’étranger, certains même formés sur le tas.
Rares ceux qui ne se sont pas fait les dents dans un des nombreux ateliers tenus en à peine cinq ans sous l’impulsion d’initiatives privées : Prix Mohamed Reggab (concours de scénario et production de huit courts-métrages en 35 mm) de 2001 à 2003, Concours d’art vidéo en 2004, ou encore la « masterclass » Marrakech/Tribeca en novembre 2005 (ateliers d’écriture scénaristique encadrés par Abbas Kiarostami et Martin Scorsese. Rien moins).
Reste qu’en dehors de telles parenthèses bien cadrées, rien ne remplace l'apprentissage sur le terrain. Ainsi le projet Film Industry, conduit par Ali N’ Production, a relevé le défi de produire trente films de genre en moins de deux ans (2005-2007) avec douze jeunes cinéastes. « En plus de nombreux ateliers, j’ai enchaîné les boulots de scripte et assistant réalisateur pour comprendre le fonctionnement d’un plateau et suivre les étapes d’élaboration d’un film », rapporte la prometteuse Layla Triqui, 31 ans, auteur de sept courts-métrages (dont Et la vie continue sélectionné à Tanger) reconnus et en préparation de son premier long. « Aujourd’hui, au Maroc, il est possible de travailler dans le cinéma », souligne Noureddine Saïl.
Essor de la production audiovisuelle oblige, le petit écran s’affirme comme un bon terrain d’entraînement parfaitement assumé : Mohamed Cherif Tribak a réalisé de nombreuses fictions télévisées avant de voir son projet de premier long, Entre parenthèses (sur l’apprentissage politique d’étudiants dans le Maroc des années 80) avec Hicham Falah, retenu par l’atelier de la Cinéfondation de Cannes. Et parmi les découvertes attendues du Festival de Tanger, à travers son premier long Le Vélo, on trouve Hamid Faridi, 39 ans, publicitaire de son état et auteur de trois courts-métrages corrosifs contre la tyrannie sociale et le dogme religieux. « Le dernier, Histoire de bonnes femmes, a voyagé plus que moi ! », jubile Faridi.
Remettre en cause les symboles
« Cette génération dit les choses de manière plus frontale, moins symbolique, avec une énergie et une touche de subversion nouvelles », exprime Ali Hajji, directeur de Rezo Production et organisateur du festival Casa Ciné (en novembre). « Ca fait des années que les films marocains ressassent les mêmes choses, les années de plomb, les droits de la femme, le rural… Je revendique le droit de remettre en cause les symboles, piaffe Hicham Lasri, prolifique auteur-réalisateur, friand de surréalisme et qui « déchire l’uniforme d’un flic » dans son court Géométrie du remord. Dépoussiérer le cinéma marocain, c’est aussi en bousculer le mode de narration, le format. « Au Maroc, la rupture numérique est mal assumée », déplore le jeune cinéaste nourri de clips et de jeux vidéo. « Notre génération ose, dévoile une forte personnalité, tout en rompant avec l’hermétisme traditionnel, analyse Layla Triqui. Ils se veulent plus accessibles, pour redonner le goût du cinéma au public ».
Car c’est là que le bât blesse. Si quatre films marocains, Marock de Laïla Marrakchi en tête, ont raflé le box-office aux grosses productions américaines en 2006, la fréquentation poursuit néanmoins sa chute libre (-77% de 1994 à 2005), à mesure que se multiplient les chaînes satellitaires, que s’étend le règne du piratage et que ferment les salles obscures : moins de 100 dans tout le pays, souvent en piteux état, et des villes comme Ouarzazate, El Jadida ou Nador qui n’ont carrément plus d'écran. Au-delà des nécessaires progrès à faire dans la qualité de production (écriture, casting, développement…), ressusciter la distribution et l'exploitation constitue bel et bien le nouveau défi du royaume pour joindre les deux bouts d’une vraie industrie du cinéma. Car à quoi bon produire trente bons films demain si les Marocains ont nulle part où les voir ?