par Elisabeth Bouvet
Article publié le 11/01/2008 Dernière mise à jour le 14/01/2008 à 16:23 TU
La Seconde guerre mondiale les a condamnés au silence. Ces victimes oubliées, ce sont les compositeurs, majoritairement juifs, qui furent ou déportés ou contraints à l’exil par le IIIe Reich. Encore aujourd’hui, leurs noms demeurent pour la plupart inconnus. Le Forum des voix étouffées dont la 3e édition se tient à Paris du 12 au 31 janvier entend précisément redonner à ces artistes injustement bannis de l’histoire musicale européenne, la place qui leur revient. La manifestation parisienne reprend l'affiche tristement célèbre de l'exposition allemande de 1938 destinée à stigmatiser la musique considérée comme « dégénérée » par le régime nazi. Entre découvertes et réhabilitation, retour sur ce forum apparu en 2003 en compagnie de son créateur, le compositeur et chef d’orchestre, Amaury du Closel.
« Il y a cinq ans, pour le premier concert, il y avait environ dix personnes dans la salle dont mes parents », se souvient, dans un sourire, Amaury du Closel. Si l’on en juge par les différentes étapes parisiennes de la 3e édition du Forum des voix étouffées qui passent notamment par le théâtre de l’Athénée, les Invalides et le centre culturel tchèque, plus question aujourd’hui de parler de confidentialité. De là à avoir pignon sur rue, Amaury du Closel se garde bien de tout triomphalisme : « On en est à un stade primaire de la redécouverte ». Et pourtant, plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.
C’est au mitan des années 80 qu’Amaury du Closel tombe par hasard, en flânant le long des quais de Paris, sur une partition d’un certain Franz Schreker : « C’était une symphonie de chambre. Shreker, je ne savais pas qui c’était mais j’ai ouvert la partition et j’ai trouvé que c’était magnifique, et donc je l’ai ramenée chez moi ». Le point de départ d’un travail d’exhumation auquel le compositeur français va dès lors se consacrer car, explique-t-il, « ce sont très souvent des compositeurs d’une qualité absolument incontournable qu’il s’agisse de Viktor Ullmann, de Karol Rathaus et donc de Franz Schreker. Leurs œuvres doivent faire partie du répertoire que l’on joue ». Tout le combat d’Amaury du Closel qui, au-delà de la redécouverte, entend bien diffuser ses partitions oubliées : « Le but, c’est effectivement de faire réintégrer ces œuvres dans la vie musicale normale c’est à dire dans la conscience du public, dans la conscience des interprètes et donc des institutions ».
« Il s’agit même parfois d’œuvres qui n’ont jamais été jouées et qui existent à l’état de manuscrit »...
Le fait est que ces « voix étouffées » semblent décidément vouées au silence comme si les persécutions dont elles furent les victimes « en raison, dans 90% des cas, de leur appartenance à la communauté juive » les avaient définitivement condamnées. A cela plusieurs explications : « Il y a deux aspects, résume Amaury du Closel. D’une part, la disparition massive de ces compositeurs morts en déportation et l’amnésie de la communauté juive au lendemain de la guerre. Et puis il y a eu aussi une sorte de diktat esthétique qui a été imposé après la guerre et qui a fait un peu table rase de la culture ancienne en matière de créations contemporaines. Et donc des auteurs qui vivaient toujours car ils avaient réussi à partir en exil mais qui représentaient des esthétiques considérées comme traditionnalistes, passéistes, etc n’avaient plus droit de cité ». Et c’est ainsi que, pour la seconde fois, la carrière des rescapés, des survivants a été pour ainsi dire anéantie. Et le directeur du Forum des voix étouffées d’évoquer le cas de « Manfred Gurlitt, concurrent d’Alban Berg dans les années 20, parti au Japon et dont la musique ne fut plus jamais jouée après la guerre mais qui n’en a pas moins continué à écrire ».
« Assez rapidement, j’ai eu des réactions des familles. »
Pour autant, Amaury du Closel se défend d’effectuer là un travail de commémoration, « pur et dur ». « Tous ne sont pas des génies, reprend-t-il, notre travail consiste à ramener sur la scène musicale ce qui vaut la peine d’être ramené et à faire en sorte que les partitions puissent être disponibles ». Pas question de refaire l’histoire bien sûr mais pour le chef d’orchestre, ces voix absentes constituent « un chaînon manquant ». Et de poursuivre, « Il y a eu un grand foisonnement et puis, tout d’un coup, plus rien. C’est comme si notre culture musicale s’était appauvrie ». Amaury du Closel déplore d’ailleurs que des résistances perdurent de nos jours encore. Il en veut pour preuve l’Opéra de Paris dont le directeur Gérard Mortier, rapporte-t-il, « expliquait récemment qu’il ne pouvait pas pour l’instant envisager de monter à Paris un compositeur comme Schreker, en revanche très joué en Allemagne ».
Le vœu d'Amaury du Closel, en ce début d’année, « Que l’on sorte des partitions habituelles ». L’opportunité d’en écouter de nouvelles comme celles de Pavel Haas, Alfred Tokayer ou de Erich Itor Kahn nous est en tout cas offerte jusqu’à la fin du mois.