par Elisabeth Bouvet
Article publié le 19/01/2008 Dernière mise à jour le 24/01/2008 à 11:08 TU
La MEP, Maison européenne de la photographie, à Paris, accueille Shoji Ueda. Jusqu’au 30 mars, le public peut donc découvrir ce photographe japonais au style dépouillé et onirique. Une ligne subtile est d’ailleurs le titre de cette première rétrospective consacrée à cet artiste, en France. Une exposition qui se regarde comme un hymne à la liberté et à la curiosité d’un photographe qui n’appartenait à aucune école et dont la préférence allait à la peinture et à la poésie. Présentation en compagnie de la petite fille de Shoji Ueda, Kaoruko Nakada et du commissaire de l’exposition, Gabriel Bauret.
« Il ne me parlait jamais de photographie. En revanche, il était intarissable sur la peinture et la poésie », se souvient la petite fille de Shoji Ueda. Ce dernier ne s’est, il est vrai, jamais considéré « ni comme un reporter ni comme un artiste ». « Les photographes ne l’intéressaient même pas », ajoute Gabriel Bauret. Les quelque 80 clichés qui sont exposés à la MEP, Shoji Ueda s’est d’ailleurs amusé à les prendre les dimanches, en famille ou entre amis. Des personnages proches et un décor familier car ce « Giacomelli japonais » n’a jamais quitté sa région de Tottori, une province située dans le sud du Japon, près de la mer d’où le motif récurrent des dunes dans ses images.
Loin des clichés documentaires, engagés ou réalistes, les photographies de Shoji Ueda nous font pénétrer dans un univers éminemment personnel, mystérieux et ludique. « Expérimental », confirme le commissaire de l’exposition : « Le goût de la découverte irradie son travail ». D’autant plus aisément que n’appartenant à aucun courant, Shoji Ueda peut s’adonner librement à sa fantaisie. Sortir en fait de son train-train quotidien. Après des études au début des années 30 à l’Ecole orientale de photographie de Tokyo, il revient en effet dans sa ville natale où il ouvre un studio, et s'adonne donc à une activité commerciale sans ambition particulière. « Parallèlement, reprend Gabriel Bauret, il fait partie de plusieurs clubs de photographie auxquels il montre son travail, et il obtient de nombreux prix ».
La découverte dans les années 30 de la photographie européenne marque un tournant dans son approche de ce medium. Non pas que les clichés en l'occurrence de Man Ray et d'André Kertesz vont influencer le travail de Shoji Ueda (la seule admiration qu'il ait jamais reconnue allait à Henri Lartigue) mais, explique Gabriel Bauret, « Il prend alors conscience de l’étendue des techniques et abandonne donc le pictorialisme qui marquait ses premiers travaux. C’est le recours, par exemple, à la solarisation, à des déformations, des perspectives saisissantes qu'il travaille dans la chambre noire ». D’où la part de mystère voire de surréalisme qui nimbe ses images dont certaines renvoient carrément aux oeuvres de Magritte et de Tanguy dont Shoji Ueda a peut-être vu des reproductions. Ainsi de cette Composition (1937) qui réunit sur un même cliché un mannequin sans tête, un parapluie dont il ne reste plus que les baleines, deux chapeaux qui paraissent voler et une chaise enfoncée de guingois dans le sable.
Le sable et plus exactement les dunes, le sujet de prédilection de Shoji Ueda qui y reviendra tout au long de sa vie. « Les dunes, c’est une scène de théâtre pour lui. Un fond neutre, des nuages de temps en temps, la lumière, un horizon infini bref un environnement comme il les aime, dépouillé ». Sans conteste les clichés préférés de Kaoruko Nakada qui nous présente chacun des protagonistes, ici l’oncle, là, sa mère, à côté son frère ou sa cousine. Son grand-père faisait en effet poser les membres de sa famille ainsi que des amis comme le très célèbre reporter Ken Domon qui se prêtait volontiers à ses scènes improvisées et que l’on reconnait en short et chaussettes sur une de ces séries presque farfelues tant elles surprennent par leur inventivité, leur originalité. Il faut d'ailleurs comprendre la notion de « théâtre » également comme une ré-invention de la réalité que Shoji Ueda façonne à sa convenance.
« On devine là, poursuit Gabriel Bauret, toute la perspicacité de Ueda qui, à partir d’un cadre très familier cherche sans cesse des sujets ». Un rien même peut devenir sujet. On pense par exemple à cette photographie intitulée Fils de fer amoureux où l’on voit une tige de fer reposée sur les baleines d’un parapluie : « Cela tient effectivement à très peu de chose, un bâton planté dans la neige par exemple, il va en faire quelque chose. C’est très léger, très diffus ».
Et toujours très joyeux. Comme en témoignent ses nombreuses photographies d’enfants, autre thème qui court tel un fil rouge tout au long de son œuvre. « Dans cette complicité avec les enfants, explique le commissaire de l’exposition, on retrouve son goût pour le jeu, son esprit ludique ». Et incroyablement créatif. Au terme de cette déambulation dans l’univers onirique et poétique de Shoji Ueda, le visiteur n’a plus qu’une seule envie, rejoindre la cohorte de ces personnages loufoques qui peuplent son petit théâtre si original, si harmonieux.