par Elisabeth Bouvet
Article publié le 14/02/2008 Dernière mise à jour le 23/02/2008 à 11:13 TU

Autoportrait au Palais de Glaces de l’Exposition universelle, 1900
© Cliché Patrice Schmidt, Paris, musée d'Orsay.
De l’Hôtel de ville au musée d’Orsay, Léon Gimpel (1873-1948) est sans conteste le photographe de ce début d’année. Car si ses autochromes constituent l’une des révélations de l’exposition Paris en couleurs, le voici depuis le 12 février et jusqu’au 27 avril l’hôte d’honneur de la galerie photographique du musée d’Orsay qui consacre à ce grand expérimentateur de la Belle Epoque, sa première rétrospective. Une manière de rendre justice à cette espèce de « Géo Trouvetou » de la photographie qui non content de repousser les limites de ce nouveau médium, fut aussi l’un des pionniers de l’information de proximité comme en témoigne sa collaboration avec le magazine L’Illustration. Le recours aux plaques de verre lui a valu de tomber dans l'oubli. Réparation est désormais faite. Visite guidée en compagnie de Thierry Gervais, membre de la Société française de photographie, et à ce titre, commissaire de l’exposition.
Pour entrer « chez » Léon Gimpel, prière d’éteindre la lumière. Noir complet en effet dans les quatre salles autour desquelles s’articule l’exposition, à l’exception de ces minuscules lucarnes lumineuses qui percent les cimaises et nous attirent tels des papillons de nuit. « Une fois n’est pas coutume, la lumière sort des images et ne les éclaire pas », commente Thierry Gervais. Une scénographie qui, par-delà la mise en valeur les plaques de verre présentées, dégage un parfum de mystère qui sied à merveille à ce photographe aussi curieux qu’ingénieux. « Il est de la même génération qu’un Lartigue ou qu'un Atget mais il ne fera pas du tout le même type de photographies. Gimpel va rendre compte de la modernité de son époque, les néons, l’aéronautique. C’est un expérimentateur qui a repoussé les limites tant techniques que formelles de ce médium ».
Commissaire de l'exposition
« La quête de l'instantané en couleurs, c'est exceptionnel. »

Place de la Madeleine un dimanche matin, 29 mars 1914.
© Cliché Patrice Schmidt, Paris, musée d'Orsay
Première salle, les expérimentations de ce technicien hors pair qui, à force de recherches, réussit à améliorer considérablement la sensibilité de l’autochrome, « ce qui lui permet de réaliser des instantanées ou de photographier de nuit ». Et Léon Gimpel d’offrir ainsi un témoignage de la Belle Epoque en couleurs quasi unique car, rappelle Thierry Gervais, « si cette époque a été largement photographiée, elle le fut le plus souvent en noir et blanc, très rarement en couleurs ».Outre les portraits et les paysages qu’il s’applique, au tout début, à prendre pour tester les limites de l’autochrome, Léon Gimpel s’amuse aussi à imaginer toutes sortes d’angles de vue qui constitueront bientôt sa griffe, sa signature notamment dans les colonnes du magazine d’actualité L’Illustration avec lequel il entame en 1904 une collaboration particulièrement fructueuse.
« L'Illustration publie quatre images de Gimpel en double page et explique qu'on va enfin pouvoir montrer ce que voient les pilotes d'avion. »

Bétheny-Aviation ; un biplan Voisin virant autour d’un pylône ; vue prise à bord du dirigeable Zodiac III à 150 mètres d’altitude environ, 29 août 1909.
© Cliché Patrice Schmidt, Paris, musée d'Orsay.
Sa passion pour l’aéronautique contribue très vite, d’ailleurs, à combler son caractère intrépide voire original. Thierry Gervais emploie même le terme de « scoop » concernant les reportages de Léon Gimpel qui, le premier, et bien avant Yann Arthus-Bertrand, a réalisé de somptueuses vues de la terre prises du ciel. Dirigeables, ballons… « Plutôt que de prendre les mêmes photographies que ces collègues depuis le sol, il a l’idée de monter avec les équipages et de basculer son appareil de haut en bas. Et pour la première fois, il prend des images de ce que l’on voit de là-haut ». Images en plongée qui font évidemment son succès. Léon Gimpel reprend dès lors régulièrement ce procédé, grimpant tantôt au sommet de l’Arc de Triomphe tantôt en haut de la Tour Eiffel pour raconter autrement ou les visites de souverains ou les fêtes nationales. Si Gimpel est l’auteur de la première image en couleurs à être publiée dans la presse (il s’agit en l’occurrence du portrait du Roi et de la Reine du Danemark, en visite en France en juin 1907), il participe également à la naissance et au développement du photoreportage. « Nous tenions à montrer cet angle-là aussi en nous intéressant certes à la production des images mais également à leur diffusion car si les clichés de Gimpel sont connus à l’époque, c’est précisément grâce à leur publication à grande échelle par le biais de la presse d’information ».
« Gimpel, grâce à son autochrome trente fois plus sensible que ceux vendus dans le commerce, enregistre l'évolution de l'éclairage des enseignes au néon de 1909 à 1930. »
Si l’aéronautique a contribué à faire décoller sa carrière, les vues nocturnes de la capitale éclairée par les premiers néons restent son œuvre majeure. D’abord parce qu’elles nous livrent un témoignage sur les premiers éclairages à Paris de toute beauté (il faut voir les enseignes sur les grands boulevards et surtout les décorations des devantures des grands magasins au moment des fêtes de Noël), et ensuite parce qu’elles racontent aussi cette propension qu’avait Léon Gimpel à pratiquer les séries. Pour aller au bout d’un sujet mais également dans un but plus pédagogique. Durant ses quarante années de pratiques photographiques, Gimpel « a exploré, exploité toutes les possibilités de ce médium, y compris son potentiel descriptif définissant d’ailleurs un nouveau protocole documentaire comme le prouve sa série sur les champignons vénéneux, fruit d’une commande ». Sur des plaques plus grandes qu’à l’accoutumée, le visiteur peut donc contempler des dizaines de champignons comme suspendus dans les airs et qui, n’était la légende, s’apparenteraient presque à des clichés abstraits.
« Le projecteur ultra puissant permet d'avoir sur un mur sombre des dégradés et des nuances. »
Au total, ce sont quelque 180 plaques de verre qui sont exposées et certaines d’entre elles repassent même sous nos yeux, au terme de la visite qui, avant de s’achever, nous conduit dans une salle de projection inspirée de celles, très courues, de la Belle Epoque où Léon Gimpel se rendait volontiers pour y présenter son travail. Une expérience qui offre « un autre rapport à l’image », souligne Thierry Gervais. Et un défilé qui n’en rend que plus spectaculaire, plus remarquable la qualité de l’œuvre de ce prodigieux touche à tout qui n'hésitait pas à bousculer ses sujets.

Motif lumineux installé par les Établissements Jacopozzi au Bazar de l'Hôtel de Ville, 6 décembre 1929.
© Cliché Patrice Schmidt, Paris, musée d'Orsay