par Elisabeth Bouvet
Article publié le 06/05/2008 Dernière mise à jour le 08/06/2008 à 11:41 TU
Richard Serra au Grand Palais du 7 mai au 15 juin, c’est donc l’affiche de Monumenta, acte II. Lancée l’an passé pour amener le public vers l’art contemporain, cette manifestation est l’occasion pour un artiste vivant de créer une œuvre originale dans un lieu « historique ». Premier, en 2007, à relever le défi, l’Allemand Anselm Kiefer auquel succède donc cette année le sculpteur américain Richard Serra, l’homme de l’acier. A 69 ans, il se confronte au gigantisme du Grand Palais où, de son propre aveu,il a moins cherché à créer une œuvre qu’à provoquer une expérience chez le visiteur. Tentative de description de sa Promenade, titre de sa sculpture.
Il est 9 heures du matin, la conférence de presse est prévue à 11 heures mais Richard Serra, costume sombre et chemise blanche, arpente la nef de plus de 13 000 m2 du Grand Palais, d’un pas décidé, son visage picassien presque froncé, en fait concentré car l'homme se révèlera un peu plus tard, fort chaleureux. Il va, vient, s’en retourne, s’arrête à chaque fois, à l’une puis à l’autre des extrémités du lieu, inscrivant croquis ou mots - il ne le précisera pas – dans le carnet de notes qu’il tient à la main. La silhouette de Richard Serra parait minuscule au cœur de cette œuvre monumentale, pièce unique constituée de 5 « murs » d’acier, le matériau qu’il a fait sien à la fin des années 60 et que depuis il travaille inlassablement. Pour cette « commande », le sculpteur américain a donc disposé, à intervalles réguliers et selon des inclinaisons savamment calculées, cinq immenses plaques de 17 mètres de haut, 4 mètres de large, 13 cm d’épaisseur et pesant chacune 73 tonnes. Et pourtant, quand on les regarde, installées en quinconce selon un axe transversal invisible, on éprouve une sensation de légèreté, d’apesanteur. Elles sembleraient même presque petites à l’échelle de cette nef métallique dont la verrière parait tutoyer les étoiles.
En réalisant, pour la première fois, une sculpture que l’on pourrait qualifier d’éclatée, Richard Serra a voulu, explique-t-il, « faire du visiteur, l’acteur de sa propre expérience artistique » : « Il s’agit d’une promenade, d’une invitation faite au spectateur de voir ce lieu avec des yeux neufs ». Et de reprendre, « dans cet espace, on a tendance à se situer par rapport à la coupole. J’ai voulu utiliser l’axe transversal pour jouer à la fois sur verticalité et l’horizontalité ». Et s’il confesse avoir eu un peu peur avant l’installation, la mise en place de la première l’a rassuré, « car le résultat dans le contexte final n’était pas acquis, rien ne disait que c’était à la bonne échelle ». Pour le sculpteur américain, « la forme en soi n’a que très peu de valeur ». Ce qui l’intéresse, c’est de voir comment « elle peut se transformer en d’autres formes ». « Promenade n’a rien à voir avec la sculpture pure, celle-ci ne prend sens, poursuit-il, qu’en raison du contexte ». Si l’artiste nous invite à une réflexion sur la notion de « déambulation dans l’espace public avec notamment, à deux pas, l’avenue des Champs-Elysées », il sollicite également notre imagination, notre sensibilité en ce lieu qui se trouve « à l’intersection de l’architecture et de la sculpture ».
Sept jours ont été nécessaires pour la mise en place définitive de Promenade, le résultat, à voir la mine réjouie de l’hôte de Monumenta 2008, semble le satisfaire. « L'un des moments les plus réjouissants de ma carrière », admet-il. Peut-être aussi doit-on mettre cette bonne humeur sur le compte du pays d’accueil car Richard Serra, né à San Francisco en 1939, voue un amour visiblement sincère pour la France qu’il a visitée pour la première fois il y a près de cinquante ans quand il était venu découvrir l’atelier de Brancusi, et qui depuis l’a toujours « respecté, soutenu, salué ». Brancusi mais aussi Giacometti, l’un de ses maîtres qu’il passait « des heures à observer à la coupole, telle une groupie », raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est lui, Richard Serra, que le public va donc pouvoir toucher du doigt. Car celui-ci n’interdit pas aux visiteurs de toucher ces plaques zébrées par endroits par la rouille et sur lesquelles l’armature métallique du Grand Palais projette ses ombres arachnéennes à la condition toutefois de ne rien y graver, de ne rien y taguer. En s’en approchant, le visiteur pourra ainsi avoir l’étrange sensation que ces géants d’acier que sont ces plaques pourtant statiques et scellées dans le sol avec du ciment, ce se penche sur lui. Voire vers lui. Pas de doute, Monumenta, pour l’artiste « en résidence » comme pour le spectateur, est décidément une histoire de confrontation.
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