publicite publicite
Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Annonce Goooogle
Annonce Goooogle

Sélection officielle

Cauchemar ré-animé

par Elisabeth Bouvet

Article publié le 15/05/2008 Dernière mise à jour le 10/06/2008 à 15:16 TU

© New Israeli Foundtion for Cinema et Television

© New Israeli Foundtion for Cinema et Television

Un documentaire d’animation… A l’énoncé de cette proposition signée Ari Folman, on demeure un peu perplexe. Et pour cause ! Le genre est inédit. Du jamais vu à l’écran. D’où sans doute l’attente que la sélection du film israélien a suscité chez les festivaliers du monde entier. Attente comblée tant sur le plan graphique que « politique ». Film sur la mémoire, Valse avec Bachir parvient à nous capter, nous étreindre et, finalement, ne plus nous lâcher, longtemps après les toutes dernières images, réelles, elles.

« Valse avec Bachir dépasse les formats ». Et de fait, Ari Folman a en quelque sorte inventé un genre, le documentaire animé même s’il est à peu près sûr que cette définition ne conviendrait pas au cinéaste israélien. « C’est en partie un documentaire, en partie une fiction, en partie une autobiographie », a-t-il déclaré avant d’expliquer qu’il n’avait eu d’autre choix que ce recours au « film dessiné » pour aborder la question qui hante Valse avec Bachir, la mémoire.

(c) New Israeli Foundtion for Cinema et Television

(c) New Israeli Foundtion for Cinema et Television

Que voit-on à l’écran ? Un dessin extrêmement réaliste où les couleurs dominantes sont les gris, cendre et anthracite, et le jaune. Le film s’ouvre sur un cauchemar où l’on voit une meute de 26 chiens féroces poursuivre l’auteur de ce rêve récurrent. 26, le nombre de chiens que celui-ci a abattu au cours de la guerre du Liban, il y a vingt ans. Il décide d’en faire part à son ami, Ari, cinéaste israélien qui, à partir de cette confidence, va à son tour tenter de remonter le fil de son passé car, constate-t-il, il n’a aucun souvenir précis de « sa » guerre au Liban. Une image persistante va l’y aider, ou du moins, lui servir de motif : il est nu, jeune soldat sortant de l’eau sur une plage de Beyrouth, avec deux camarades. Ari décide dès lors d’aller à la rencontre de ces anciens compagnons d’armes, et ainsi de reconstituer le puzzle de cette fraction d’existence, perdue.


« C’est un film sur la mémoire, la mémoire perdue ou refoulée ». Et parce qu’il est précisément impossible de la raconter, « la meilleure façon de la montrer, c’est de la dessiner. Quels rapports auraient-ils pu y avoir entre les récits personnels des témoins et des images d'archives ? ». Il s’agit donc de vrais témoignages enregistrés, on entend bien la voix de leurs six auteurs (sauf pour deux d’entre eux qui ont préféré être doublés) dont les noms s’affichent à chacune de leurs interventions, sur lesquelles ont donc été plaqués des dessins qui font alterner récits et flash-back. La réalisation de Valse avec Bachir s’est d’ailleurs faite en deux temps : d’abord, un enregistrement vidéo puis sa « transcription » dans la version animée, selon le principe non pas du 3D mais des personnges découpés que l'on fait glisser pour donner l'illusion du mouvement. Un transfert qui n’enlève rien à l’émotion. Le récit, par exemple, de l’un des ex-soldats, sorti indemne d’un traquenard en nageant éperdument vers le Sud, nous scotche littéralement au fond de notre fauteuil.

<em>Valse avec Bashir</em> de Ari Folman© New Israeli Foundtion for Cinema et Television


A travers la mémoire décomposée de Ari, ce sont aussi les traumatismes d’Israël que le réalisateur ramène à la surface. « Je me suis aperçu durant ces 4 années de travail qu’il y avait beaucoup d’hommes, qui ont aujourd’hui 45 ou 50 ans, qui n’avaient jamais parlé de cette période auparavant. Par ailleurs, la tragédie de Sabra et Chatila, en 1982, a renvoyé chacun de nous à l’Holocauste. Jamais il n’y avait eu un tel massacre avant, jamais, il n’y en a eu d’une telle ampleur depuis. Le divorce entre l’opinion publique israélienne et les leaders remonte à cette époque-là ». Pour autant, rappelle Ari Folman, ce film n’est pas un réquisitoire. Bien sûr l'Israélien Ariel Sharon est cité, bien sûr les Phalangistes chrétiens sont montrés du doigt mais l'essentiel n'est pas là : « Si message, il y a, il est extrêmement prosaïque : toute guerre est inutile ».

Bien que localisées au Liban, les « images », ou plus exactement les peurs des soldats, leur impuissance aussi devant l’innommable, font penser autant au Vietnam qu’à l’Irak, autant à l’Indochine qu’à l’Algérie. Avec en filigrane, cette interrogation que nombre de cinéastes se sont posée ces dernières années à la suite de l’invasion américaine en Irak : quel sens donné aux images qui nous inondent, quel crédit leur accorder, etc. Tout le sens de la dernière minute de Valse avec Bachir : Ari Folman  fait le choix, qui s’imposait selon lui, de montrer des images réelles des massacres perpétrés contre les Palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. Le travail de thérapie ou d'exhumation des souvenirs désormais achevé, on peut maintenant les regarder, semble-t-il nous dire. Et de fait, on les voit.