par Tirthankar Chanda
Article publié le 24/07/2008 Dernière mise à jour le 24/07/2008 à 14:00 TU
La représentation pendant six séances (du 19 au 22 et 24 et 25 juillet) de la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad intitulée Seuls (2008), a été l’un des grands moments de théâtre du Festival d’Avignon cette année. Révélé par les Francophonies de Limoges dans les années 90, auteur d’une dizaine de pièces dont Littoral (1999), Incendies (2003), Forêts (2006) qui l’ont fait connaître, l’homme de théâtre libanais s’est imposé comme l’une des figures les plus inventives de la scène francophone. Pièce intimiste, Seuls marque un tournant dans la carrière de ce dramaturge talentueux qui a su renouveler son écriture en optant résolument pour le polyphonique et le palimpseste. La poésie et le foisonnement de son imagination ont enthousiasmé les festivaliers qui se réjouissent déjà de le retrouver l’année prochaine. Wajdi Mouawad sera en effet l’artiste-associé de l’édition 2009 du Festival.
Wajdi signifie en arabe « mon existence ». Comment s’étonner alors que la dizaine de pièces qu’a signées le Libanais expatrié Wajdi Mouawad, soient avant tout des fictions bâties autour des thèmes de la construction et de la déconstruction du soi, sur fond de guerre, d’exils et de quêtes identitaires ? Seuls, sa dernière pièce qui a été créée en mars 2008 et qui a fait l’événement cet été au Festival Avignon, ne déroge guère à la règle. Elle met en scène un double énigmatique et intime de l’auteur, joué avec fougue par ce dernier lui-même. Seul sur le plateau pendant deux heures, ce protagoniste attachant ne se contente pas de raconter sa vie, il l’explore aussi, s’interroge, se rebelle, avant d’exploser quasiment sur scène en mille soleils colorés des couleurs de l’enfance et du rêve. Au plus grand bonheur d’un public enthousiasmé par tant de fraîcheur, d’imagination et d’exubérance folle et ô combien féconde !
Le rideau se lève sur une chambre d’étudiant austère et sombre, à Montréal. A la fin de la pièce, nous sommes à Saint-Pétersbourg, au musée de l’Ermitage, devant un tableau de Rembrandt repeint, revisité et entièrement réapproprié. Entre ces deux moments, que de découvertes, de bouleversements et d’émotions ! Le temps de transformer le vécu en art grâce à une écriture polyphonique qui mêle magistralement les genres (textes parlés, images vidéo, lumière, peinture) et les époques. Superposant le présent, le passé, le vécu et les fictions de soi et du monde, l’auteur parvient à donner un sens à sa vie et surtout à marquer sa résistance à la mort qui nous guette.
« Seuls », récit autobiographique
L’histoire que raconte Wajdi Mouawad dans Seuls est en grande partie autobiographique, mais une autobiographie réimaginée, fictionnalisée, sans doute pour mieux coller à l’esprit du vécu. Herwan, le narrateur quadragénaire est Libanais, exilé au Canada, tout comme l’auteur. Wajdi Mouawad, lui, a quitté Beyrouth à l’âge de neuf ans, fuyant la guerre. Sa famille a d’abord séjourné à Paris, avant d’aller s’installer à Montréal, n’ayant pas réussi à faire prolonger sa carte de séjour française. Dans son unique roman à ce jour, intitulé Visage retrouvé (Actes Sud, 2002) et bien sûr autobiographique, Mouawad a raconté la guerre civile libanaise, les bombes qui explosent dans le jardin du foyer familial. Herwan, son double dramatique, son frère, se souvient lui aussi de la bombe qui glisse jusqu’au pied des arbres. Il se remémore la douleur d’être chassé de l’Eden de l’enfance, de la perte de la langue maternelle, une perte qui va de pair avec l’oubli des étoiles et des couleurs. Les premiers rêves d’enfance d’Herwan n’étaient-il pas d’être une étoile filante (qu’on lui avait d’ailleurs interdit de pointer du doigt), puis peintre ?
Sous l'influence de Lepage et de Rembrandt
En changeant de pays et de langue, Herwan a dû échanger ses rêves contre des ambitions plus terre à terre. Lorsque la pièce s’ouvre, il est en train de finir d’écrire laborieusement une thèse de doctorat en sociologie de l’imaginaire afin de pouvoir décrocher un poste à l’université. Sa thèse porte sur la grande figure du théâtre canadien Robert Lepage qu’il se propose d’aller interviewer à Saint-Pétersbourg, en Russie, où celui-ci prépare un spectacle. Au moment de partir, le protagoniste apprend que son père est dans le coma suite à une attaque cérébrale. Il part quand-même, mais Lepage ayant quitté la Russie entre-temps, il ne peut le rencontrer. Pour oublier ses frustrations et ses malchances, il se rend au musée de l’Ermitage où se trouve le tableau de Rembrandt Le Retour du Fils prodigue qu’il aime tant.
Devant ce tableau, Herwan retrouve ses instincts d’enfance. Il se barbouille de peintures de toutes les couleurs avant de traverser le cadre pour prendre place sur la toile de Rembrandt, signifiant par ce geste symbolique son propre retour au pays natal et sa réconciliation avec l’enfant qu’il fut. Cette plongée lyrique à l’intérieur de soi-même, métaphorisée par ces tonnes de peintures que le personnage déverse sur lui-même et sur les parois transparentes des murs en bois, constitue un revirement dans le mouvement dramatique du texte, faisant passer la pièce de la comédie de moeurs à un drame surréaliste, voire même psychédélique. Une transition déconcertante, mais qui semble aller de soi. D’ailleurs les spectateurs suivent volontiers Herwan dans son pays des merveilles, aucunement gênés par l’extraordinaire de cette démarche magico-poétique.
Le lieu des non-dits
Proche par ses thématiques, Seuls est dans le même temps différente des précédentes pièces de Wajdi Mouawad qui sont de grandes sagas flamboyantes et historiques. Plus intimiste, la nouvelle pièce a été inspirée par des questions philosophiques que l’auteur se posait sur son art, sur lui-même, a expliqué Mouawad lors de sa rencontre avec le public avignonnais. « Qui sommes-nous et qui croyons-nous être ? » « Quel artiste suis-je ? » Ce sont ces questions lancinantes qui ont servi de déclic à l’écriture de Seuls. Il y avait aussi, a-t-il précisé, une volonté de « renverser la machine, pouvoir rester dix minutes sur scène sans parler, oser aller dans des endroits dangereux pour moi, le lieu des non-dits. Je suis venu réclamer un dû, je suis venu pleurer l’enfant qui n’a pas pu pleurer, en espérant que les spectateurs accompagneront cette démarche et retrouveront aussi quelque chose de leur propre enfance. »
Cette nouvelle orientation intimiste, philosphique se retrouvera sans doute dans les nouvelles pièces que Wajdi Mouawad est en train de préparer, notamment celles qu’il va présenter à Avignon l’année prochaine en tant qu’artiste-associé du Festival. Choisi dès 2007 par les deux directeurs de la manifestation Vincent Baudriller et Hortense Archambault, le nouvel artiste-associé aura aussi pour mission d’accompagner les directeurs dans la composition du programme de l’année prochaine, en leur « offrant une fenêtre d’où on regarde le théâtre ». Compte tenu des origines libanaises de Wajdi Mouawad et compte tenu surtout de son esthétique cosmopolite et métissée, il est raisonnable d’imaginer que la fenêtre 2009 sera plus ouverte sur le monde extra-européen que cela n’a été le cas ces dernières années au festival d’Avignon.