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Photographie et Cinéma

Robert Frank, vagabond mélancolique

par Elisabeth Bouvet

Article publié le 22/01/2009 Dernière mise à jour le 23/01/2009 à 12:40 TU

Robert FrankExtrait de « <em>Lasting Impressions</em> », <em>the fine art and craft of the Steidl Book</em> © 2004

Robert Frank
Extrait de « Lasting Impressions », the fine art and craft of the Steidl Book © 2004

Un portrait sans images. Un comble pour un photographe de la stature de Robert Frank, l’homme qui a inventé, entre autres, le reportage subjectif et autobiographique. Ce refus de voir ses photographies reproduites sur la toile n’est somme toute pas si surprenant de la part de ce Suisse extrêmement pointilleux, exigeant et angoissé quant à l’utilisation de ses clichés. Sans compter que rien n’est tout à fait convenu dans le parcours de ce « juif errant » qui, aujourd’hui, partage sa vie entre New York et sa cabane au Canada. Robert Frank est actuellement l’hôte du Jeu de Paume à Paris qui expose Les Américains, un ensemble de 83 photographies qui, à la fin des années 1950, a transformé l’image de l’Amérique, ainsi que deux de ses films, l’expérimental Pull My Daisy (1959) et l’émouvant True Story (2004). Portrait d’un photographe et cinéaste qui, bien avant la vague de l’autofiction, a fait de sa vie, singulièrement douloureuse, le motif d’une inextinguible quête de la vérité.
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Commencer par la fin. En clair, délaisser dans un premier temps les photographies des Américains et de Paris et s’installer devant le dernier film réalisé par Robert Frank, True Story. Dans ce court film de vingt six minutes, le cinéaste, à la fois devant et derrière la caméra, reprend chacun des thèmes qui l’obsèdent : l’amère expérience du temps qui passe et l’impossible deuil des êtres chers. Le visage rond, le cheveu en bataille, l’allure d’un clochard exilé dans son refuge de la Nouvelle-Ecosse au Canada, il dit, l’air à la fois sinistre et ahuri, ses difficultés « à pisser, à plier les genoux », déplore « ses pieds qui enflent, les articulations qui coincent », raconte son quotidien avec une lassitude poignante avant de conclure, qu’en ce 3 septembre du moins, « c’est la vie ». Une vie d’écorché qui, dans un autre moment du même film, ressasse aussi le souvenir de ses deux enfants, Andrea et Pablo, disparus l’un et l’autre de son vivant à lui, l’inconsolable condamné à gratter, décomposer, triturer - au propre comme au figuré quand il griffonne ses polaroïds -, ses larmes, dans une vaine tentative de maîtriser sa souffrance. 

Commencer par la fin. C’est faire connaissance avec Mary, la première épouse de Robert Frank, et avec ses enfants, tous deux blottis dans les bras de leur mère, sur le siège passager de la voiture qui les a trimballés sur les routes de l’Amérique profonde à la fin des années 1950. Cette photographie verticale, la seule de toute la série, clôt ce périple bientôt baptisé Les Américains.

On l'aura compris, de 1958 à 2004, et même si le support a changé, la démarche, elle, est demeurée la même : se raconter à travers les autres. « Je regarde toujours dedans pour mieux voir dehors », a-t-il un jour écrit, et cette posture, il ne l’a de fait jamais quittée. Elle l’a même toujours guidé dans ses choix souvent radicaux. La preuve encore avec son tout premier film, Pull My Daisy, un exercice de style expérimental en noir et blanc écrit par Jack Kerouac qui prête d’ailleurs sa voix au commentaire off. Ce huis-clos entre amis au cours duquel les invités d’un soir refont le monde ouvrira la voie au cinéma « improvisé » d’un John Cassavetes et d’un Jonas Mekas, entre autres.

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Pionner, Robert Frank le fut donc d’abord en photographie. Né à Zurich en 1924, dans un milieu aisé, il quitte famille (bourgeoise) et pays (neutre) en 1947, pour l’Amérique. Et plus précisément New York qui l’éblouit, le stimule, le fascine - et continue de l’inspirer - et où il entre dans l’équipe du Harper’s Bazaar. La photographie de mode le lasse cependant très vite. Après seulement quelques mois, il laisse tout tomber et en juin 1948 met le cap sur l’Amérique du Sud, traversant le Pérou, la Bolivie en évitant soigneusement de verser dans le cliché folklorique, dans l’exotisme. Visages, attitudes… Ce goût pour les choses banales est déjà là, comme dans sa perception du Paris qu’il photographie en 1949, en prenant comme motif récurrent, les fleurs. Le bouquet comme métaphore poétique et mélancolique de cet après-guerre, entre deuil et retour à la vie ; comme symbole aussi d’un romantisme un peu fané, ou à tout le moins, flétri. A Londres, il pointera son Leica sur les banquiers, au Pays de Galles se rangera du côté des mineurs aux gueules noires et en Espagne, se passionnera pour les corridas et les animaux. De toute évidence, Atget, Doisneau, Brassaï l’accompagnent dans cette déambulation sur le vieux continent. Pourtant, il va de nouveau quitter l’Europe et rejoindre New York, cette ville qui l’obsède. Dans True Story, son ami Louis Trauber (décédé en 2001) raconte « l’absolue incrédulité de Robert Frank qui, poursuit-il, disait toujours ‘Quelle ville, quelle ville !’ ».

Quand il retourne outre-Atlantique, les Etats-Unis triomphent. Ils ont sauvé l’Europe, le McCarthysme impose son American way of life au monde entier. Robert Frank nourrit l’ambition de photographier ce pays au long cours, en portant sur cet apparent modèle de réussite le regard plus détaché (ironique ?) de l’immigrant qu’il est. A la manière de son autre modèle, Walker Evans. Ironie de l’histoire, c’est ce dernier qui, par le biais de la Fondation Guggenheim, lui obtient l’argent nécessaire pour mener à bien son projet, Robert Frank s’engageant à trouver un éditeur. Ce sera le Français Robert Delpire, le seul qui ait publié ses images faites au Pérou. L’épopée des Américains peut commencer, avec femme et enfants. Robert Frank lance, avant l’heure, la Beat Génération, laquelle du reste se reconnaitra dans le travail de ce vagabond suisse. La préface de l’édition américaine des Américains sera même signée par Jack Kerouac. « Il a photographié avec agilité, sens du mystère, génie, et avec la tristesse et l’étrange discrétion d’une ombre, des scènes qu’on n’avait encore jamais vues sur la pellicule », écrit l’auteur de Sur la route.

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Sur la pellicule de Robert Frank, la propagande n’a effectivement plus cours. Le racisme, la pauvreté, la solitude, le consumérisme naissant… C’est tout cela que le Zurichois donne à voir dans ce flot d’images prises sur le vif, dans la rue, les snack-bars, à la sortie des usines, au drive-in. Si la street photography est née, imposant de nouveaux canons tels que l’instantanéité, la rapidité, la liberté, sa série américaine est accueillie avec un mépris profond. Le travail de Robert Frank est même taxé d'anti-américanisme. Sans la parution du livre en France en 1958 - qui, soi dit en passant, fut un échec -, rien ne dit que Les Américains aurait connu une seconde chance, un an plus tard, aux Etats-Unis où un éditeur, tombé par hasard sur l’édition française, a eu envie d’en publier une version anglaise. Cette fois, le livre fait sensation, Les Américains entre dans la légende. 

C’est le moment que Robert Frank, par goût sans doute pour l’inconfort et l’indépendance, choisit pour poser son Leica et se lancer dans le cinéma. Il abandonne ni plus ni moins la photographie qu’il ne reprendra qu’en 1970, par le biais des polaroïds qui lui servent aussi de supports pour ces textes, dans une sorte d’aller et retour incessant entre les mots - il a aussi publié quelques livres dont The Lines of my hands en 1972 - et l’image qui confère à son approche photographique un statut hybride, mixte à travers lequel se donne à voir cette évidente intranquillité qui, depuis la fin des années 1940, le pousse à toujours plus d’inventivité et d'expérimentation. Y compris donc dans ce cinéma radical qui a fait l'objet, début 2007, d'une rétrospective au Centre Pompidou à Paris. Parmi ses réalisations, on lui doit Conversations in Vermont (1969), Candy Mountain, son unique film commercial  (1987) et bien sûr le sulfureux Cocksucker Blues (1972), documentaire cru et glauque sur les Rolling Stones finalement rejeté par le groupe et que Robert Frank n'est autorisé à projeter qu'une fois par an. Soit un total d'une trentaine de films qui le rangent définitivement du côté des avant-gardes, lui qui, outre les écrivains Beatniks, a côtoyé les peintres Kline et De Kooning.  

Aujourd'hui, son travail se nourrit un peu moins des autres et davantage de cette intimité peuplée des fantômes qui le hantent, comme si l'art avait été rattrapé par la vie. Basculement que permet de mesurer la projection « dos à dos », au Jeu de Paume, de Pull my Daisy et True Story que près d'un demi-siècle sépare. Pour autant, Robert Frank ne s'est jamais dérouté restant fidèle à l'esthétique Beat qui prônait la spontanéité comme seul expression poétique valable et à ce souci de traquer la réalité sans relâche, jusque dans ses méandres les plus douloureux.       

Robert FrankExtrait de « <em>Lasting Impressions</em> », <em>the fine art and craft of the Steidl Book</em> © 2004

Robert Frank
Extrait de « Lasting Impressions », the fine art and craft of the Steidl Book © 2004

Robert Frank, un regard étranger. Paris/Les Américains. Une exposition qui se tient jusqu'au 22 mars au Jeu de Paume à Paris. 

Les Américains. Dans sa version française est disponible aux éditions Robert Delpire, et dans sa version anglaise aux éditions Steidl.