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Arts

Les Primitifs italiens : c'était avant la Renaissance

par Elisabeth Bouvet

Article publié le 26/03/2009 Dernière mise à jour le 26/03/2009 à 09:16 TU

On les a longtemps négligés, voire carrément oubliés. « Les », ce sont les Primitifs italiens qui furent retirés des églises des XIIIe, XIVe et même XVe siècles pour être remplacés par des peintres plus modernes. Ces « fonds d’or », s’ils ont échappé de justesse - et grâce à la vigilance des hommes d’église -, à la destruction, ont été disséminés dans diverses collections. Et notamment dans celle d’Altenbourg, en Allemagne, considérée comme l’une des plus importantes collections de Primitifs italiens hors la Péninsule. Constituée au XIXe siècle par le baron Von Lindenau, elle compte 180 tableaux. Une quarantaine de ces œuvres sont exposées à Paris, au Musée Jacquemart-André, auxquelles s’ajoutent d’autres pièces prêtées notamment par la Pinacothèque du Vatican. L’occasion de redécouvrir cette période entre la fin du Gothique et le début de la Renaissance à travers deux courants essentiels, le Siennois et le Florentin. Vous avez dit « Primitifs » ?

Ils ont l’air extrêmement fragile. Les panneaux de bois, souvent de taille modeste, sur lesquels les peintres ont décliné les grands moments de la Chrétienté, semblent même prêts à s’effriter. Et devant tous ces visages de madone ou de saints, ces Christ expiant et autres scènes de dévotion, on est ébloui par l’état de conservation de ces œuvres datant des XIIIe et XIVe siècles ainsi que par l’éclat des couleurs, d’une vivacité pour le coup miraculeuse. « Exceptionnelle », dira Nicolas Sainte Fare Garnot, le commissaire de l’exposition.

"Sainte Marie Madeleine", Lippo Memmi (1290-1347).© René-Gabriel Ojéda

"Sainte Marie Madeleine", Lippo Memmi (1290-1347).
© René-Gabriel Ojéda

La visite commence par l’école Siennoise, en raison de l’ancienneté des pièces disponibles au sein de la collection d’Altenbourg. Les œuvres exposées au nombre desquelles une histoire du Christ attribuée à Guido da Siena (1280) « mettent l’accent sur le style byzantin de l’époque. La ‘manière grecque’ ». Mais les artistes ne sont pas non plus « insensibles à l’art inspiré par Giotto et à sa recherche de profondeur », nuance le commissaire en évoquant le Christ de douleur de Pietro Lorenzetti. Cette incursion dans l’école siennoise est aussi « l’occasion de mettre à leur juste place des artistes injustement négligés », souligne Nicolas Sainte Fare Garnot en présentant le travail de Lippo Memmi, le beau-frère de Simone Martini, l’une des figures de proue de ce courant au cours des années 1320. Et une référence pour ses successeurs qui, reprenant le flambeau après la peste noire qui en 1348 décima la moitié de la population siennoise, s’inspireront de leur style. Témoin, le Saint-Jacques le Majeur et le Saint-François d’Assises (vers 1355-60) d’Andrea Vanni qui fera triompher ce que l’on appelle communément le style gothique international issu des territoires français.

Si l’exposition Les Primitifs italiens permet de réhabiliter un certain nombre de peintres, il en est un qui occupe à lui tout seul une des salles de l’exposition : Giovanni di Paolo dont le travail, dans la première moitié du XVe siècle, « laisse entrevoir une prise en compte de la réalité. Ainsi de ses deux tableaux, Lamentation sur le Christ mort et Le Christ au jardin des Oliviers, qui font apparaitre un paysage en lieu et place du traditionnel fond d’or ». Même évolution chez Pietro di Giovanni di Ambrogio dont le Saint-Augustin (1430) « exalte le souci de la ligne, met l’accent sur le traitement des chairs : pour la première fois, il y a un vrai modelé. On sent bien à travers ces évolutions qu’on est en pleine période d’innovations ». A l'aube de la Renaissance.  

Ces évolutions marquent également l’école florentine qui occupe la seconde partie de l’exposition. Laquelle commence directement avec l’un des proches collaborateurs de Giotto à savoir Bernardo Daddi dont est présenté un retable-voyageur dédié à La vierge en majesté (1340-45). Les visiteurs pourront également admirer le Saint-Jean l’Evangéliste de Giotto (1330), l’une des pièces les plus imposantes, en termes de taille (152x59 cm), de l’exposition. La seconde moitié du XVe siècle est dominée par Agnolo Gaddi dont La Cène (vers 1395) « est présentée comme un simple banquet entre amis, dénuée pratiquement de tout caractère religieux. De ce point de vue, Gaddi fait preuve d’une réelle originalité dans le traitement de sujets extrêmement codifiés ».

" La preuve par le feu de Saint François", Fran Angelico (1429).© Bernd Sinterhauf, Lindenau Museum, Altenburg, 2008.

" La preuve par le feu de Saint François", Fran Angelico (1429).
© Bernd Sinterhauf, Lindenau Museum, Altenburg, 2008.

L’avènement du XVe siècle marque définitivement le triomphe du style gothique international. Ainsi de La fuite en Egypte (vers 1410-15) de Lorenzo Monaco qui introduit des « éléments de pittoresque » tels que la forêt qui sert de décor à la scène dépeinte. Mais le point d’orgue de cette étape florentine, ce sont bien sûr les cinq chefs d’œuvre de Fra Angelico qui « tout poète qu’il est, intègre les apports novateurs d’Alberti. Il comprend par exemple comment la perspective peut l’aider à installer des personnages dans une salle. On voit bien l’usage qu’il fait des couleurs également pour définir les formes, selon un principe qui sera repris par les peintres de la Renaissance ». Et le commissaire d’ajouter « qu’on est désormais dans une approche scientifique du monde ».

Il en veut pour preuve le Saint-Jérôme pénitent (vers 1435) de Filippo Lippi, avec lequel s’achève la visite. Ayant appartenu à Côme de Médicis, le premier de la prestigieuse famille florentine à s’être intéressé aux arts, il nous fait basculer dans une nouvelle ère : « Début ou fin, quoi qu’il en soit, on passe de la commande religieuse au mécénat, lequel apportera de nouveaux sujets empruntés notamment à la mythologie et qui constitueront le socle de la Renaissance », conclut Nicolas Sainte Fare Garnot. Et l’on pourrait ajouter qu’il fait également le lien avec le Musée du Luxembourg qui reçoit les frères Lippi, manière (gracieuse) de prolonger cette (double) exploration de cette période de transition.    

"La fuite en Egypte", Lorenzo Monaco (Vers 1405-1410).© Bernd Sinterhauf, Lindenau Museum, Altenburg, 2008

"La fuite en Egypte", Lorenzo Monaco (Vers 1405-1410).
© Bernd Sinterhauf, Lindenau Museum, Altenburg, 2008