mercredi 15 décembre 2010
Evros, à la frontière gréco-turque : les indésirables de l’Europe
Gare de Nea Vissa. Les migrants viennent de passer la frontière de nuit, à pied. Ils sont épuisés.
Gare de Nea Vissa. Les migrants viennent de passer la frontière de nuit, à pied. Ils sont épuisés.
(Photo : Amélie Poinssot/RFI)
Par Amélie Poinssot / Euranet

C’est devenu le principal point d’entrée dans l’Union européenne pour les migrants clandestins : la région de l’Evros, dans le nord-est de la Grèce. En 2010, Evros a vu passer 90% des entrées illégales dans l’Union, d’après les données de Frontex, l’agence de surveillance des frontières extérieures de l’UE. Ces migrants dont personne ne veut arrivent là au terme d’un long périple : ils viennent d’Afghanistan, du Pakistan, de Somalie, du Sénégal, du Maghreb... Et une fois parvenus à cette frontière, c’est un nouveau périple qui commence.

Il est 5 heures et demie ce matin-là. La petite gare provinciale de Nea Vissa semble encore endormie. S’il n’y avait une voiture garée juste à côté, on pourrait même croire cette gare au charme désuet abandonnée. Costas, un habitant du village, a accompagné sa femme qui doit prendre le train pour Athènes. « Vous savez, les migrants qui passent ici, ils n’ont peur de rien. Il faut être prudent. » Mais la nuit est calme et le village désert. Nous sommes aux confins du Nord-Est de la Grèce, à plus de 1 000 kilomètres d’Athènes. Istanbul, de l’autre côté de la frontière qui borde le village, est à moins de 250 kilomètres.

Tout à coup, en silence, un groupe d’une dizaine de personnes apparaît le long de la route. Ils se dirigent vers la gare, le pas lent, fatigué. Au bord des rails, ils s’écroulent de sommeil. Ils disent venir de Somalie, ils marchent depuis plus de vingt-quatre heures déjà. Côté turc, les passeurs leur ont indiqué l’itinéraire à suivre, leur ont dit qu’une fois parvenus à la gare de Nea Vissa, ils seraient tranquilles : les voilà dans l’Union européenne. « Where is the camp ? », demande l’un d’entre eux. L’étape suivante du périple, ils le savent par les passeurs, ce sera le camp de rétention. Ils savent aussi qu’il leur faudra déclarer un pays en guerre pour ne pas risquer l’expulsion. Somalie, Palestine, Afghanistan. Puis ils seront relâchés et le périple continuera. France, Allemagne, Royaume-Uni, Suède… ils visent les endroits où ils ont déjà des contacts, où ils pourront trouver de l’entraide.

En attendant, les chaussures couvertes de boue et la gorge sèche, ils se ressaisissent, hagards, et cherchent la direction du camp. Il se trouve encore à une trentaine de kilomètres d’ici… Alors qu’ils s’engagent à nouveau sur la route, deux policiers arrivent et les rassemblent devant un autocar, en compagnie d’un autre groupe de migrants interpellés plus loin. Après une fouille sommaire, ils sont priés de monter dans le car. Parmi eux, Abdul, un jeune Afghan qui a travaillé comme interprète pour l’armée américaine ainsi que pour l’armée française, montre les badges et laissez-passer qu’il a pris avec lui en guise de preuves pour obtenir l’asile politique. « Ma vie était en danger en Afghanistan, c’est pourquoi j’ai quitté ma famille et décidé de venir ici… Je savais bien que j’allais devenir illégal, mais c’était le seul moyen pour moi de partir pour aller en Europe. »

A leur arrivée au centre de rétention de Fylakio, ces hommes sont priés de se séparer de leurs ceintures et lacets – ils seront rendus à la sortie. Les autorités policières prennent leurs empreintes digitales et des interprètes employés par Frontex, l’agence européenne de gestion des frontières extérieures qui mène une opération spéciale dans la région depuis début novembre 2010, sont chargés de les auditionner pour détecter leur véritable origine. Abdul, documents en main, est prêt pour l’entretien. D’ici trois jours, ou peut-être trois mois, ces hommes seront relâchés. La plupart auront reçu l’ordre de quitter le pays dans les trente jours. Alors, ils redeviendront clandestins.

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Frontière gréco-turque. La Turquie n’est qu’à quelques kilomètres.
(Photo : Amélie Poinssot/RFI)
Gare de Nea Vissa. Les migrants viennent de passer la frontière de nuit, à pied. Ils sont épuisés.
(Amélie Poinssot/RFI)
Gare de Nea Vissa, quelques heures plus tard.
(Amélie Poinssot/RFI)
Les migrants sont interpellés par deux policiers, un policier grec et un policier roumain des forces de Frontex.
(Amélie Poinssot/RFI)
Fouille des personnes interpellées.
(Amélie Poinssot/RFI)
Les migrants sont transportés en bus jusqu’au centre de rétention de Fylakio, situé à une trentaine de kilomètres de Nea Vissa.
(Amélie Poinssot/RFI)
Le centre de rétention de Fylakio a une capacité de 374 places.
(Amélie Poinssot/RFI)
A l’arrivée dans le centre, les personnes interpellées doivent enlever ceintures et lacets, donner leurs empreintes digitales et leur identité. Puis elles sont auditionnées par des interprètes employés par Frontex.
(Amélie Poinssot/RFI)
Les autorités font l’appel dans une autre partie du camp pour faire sortir une trentaine de détenus.
(Amélie Poinssot/RFI)
Sortie du camp. Les affaires confisquées à l’entrée ont été restituées.
(Amélie Poinssot/RFI)
Ici, sont enterrées les personnes décédées en passant la frontière. Ce cimetière se trouve aux abords du village de Sidoro.
(Amélie Poinssot/RFI)
Sidoro est un village pomak : ici, vivent des membres de la communauté pomak, une communauté musulmane dont le dialecte est proche du bulgare.
(Amélie Poinssot/RFI)
Mehmet Setif Damadoglou est le mufti responsable de la région Evros. C’est lui qui a enterré les gens à Sidoro, selon le rite musulman.
(Amélie Poinssot/RFI)
176 hommes de Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération aux frontières extérieures, sont venus en renfort pour aider les garde-frontières grecs. Ils patrouillent 24 heures sur 24.
(Amélie Poinssot/RFI)

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