
Viols, incestes, agressions… La législation française est aujourd'hui très précise et le code pénal particulièrement répressif. Pourtant, plus de neuf victimes de viol ou de tentative de viol sur dix n'osent pas dénoncer les violences qu'elles ont subies. Par peur de l'agresseur, un proche dans 80 % des cas ; par manque d'accueil médical et social, tant les lésions et les symptômes de ces atteintes profondes à l'intégrité physique et psychique restent méconnues et minimisées. À tel point que moins d'un viol sur trente fait l'objet d'un procès et un sur cent, à peine, d'une condamnation, le plus souvent en correctionnelle, après requalification des faits en 'simple' délit d'agression.
Cette minimisation et banalisation du crime de viol, la plus grave des violences sexuelles - reconnue, depuis 2008, comme une arme de guerre par l'ONU - n'est évidemment pas une particularité judiciaire. C'est l'une des traductions du déni général, social et politique, des violences sexuelles, déplore la psychiatre et psychotraumatologue Muriel Salmona (*). La loi a beau être de plus en plus pointue (définition pénale du crime de viol en décembre 1980 ; jurisprudence du viol conjugal au début des années 90...), le viol reste, en France, comme dans de nombreux pays occidentaux, le « crime presque parfait ».
D'où ce Livre noir, qui, implacablement, renvoie la société française, ses responsables politiques et institutionnels, à leurs dénis. À commencer par le plus terrible : celui des blessures infligées aux victimes de violences sexuelles. Chercheuse et clinicienne, Muriel Salmona expose ainsi avec limpidité et précision les conséquences d'un viol, équivalent, en degré d'atteinte à la personne, à une torture : même sidération et même nécessité de disjonction cérébrale, face à la peur de mourir, puis même mémoire traumatique, qui faute de soin, fait revivre le calvaire à l'identique, à l'occasion d'un mot, d'un geste, d'une odeur, d'une couleur... liée à l'agression.
Double peine
L'auteure décrit minutieusement les mécanismes neuro-biologiques, chimiques ainsi que les symptômes physiques et psychiques, toujours douloureux et souvent invalidants, des violences sexuelles : prostration, pertes de mémoire, culpabilisation, sentiment de honte, manque total de confiance, peur… Autant de témoignages de sa souffrance, qui se retournent le plus souvent contre la victime, qui lui sont reprochés quand ils ne contribuent pas, pour les proches, les médecins, les policiers les procureurs, les avocats, les juges, les médias et, au final, tout un chacun, à douter des faits.
C'est ce que Muriel Salmona appelle « la double peine », pour les victimes. Les conséquences évidentes de la violence subie, sont en effet institutionnellement et socialement regardées comme autant d'indices de mensonge probable, d’exagération vraisemblable, de déséquilibre personnel, voire de consentement inavoué, sinon de déséquilibre personnel.
En d'autres termes, c'est la victime qui est jugée responsable de ce qui lui arrive. On invoque sa tenue vestimentaire, ses attitudes, les lieux fréquentés, ses antécédents sexuels ou autres. L'agresseur, lui, se retrouve quasi exonéré de sa violence, habillée de désir provoqué, reconvertie en tentation provoquée, à laquelle il serait, naturellement, difficile de ne pas succomber.
Des soins possibles et efficaces
Le discours d'excuse et de minimisation est d'autant plus courant que les violences sexuelles, et singulièrement le viol, sont sociologiquement très réparties entre les classes sociales. Si, judiciairement, elles apparaissent comme plutôt 'populaires', c'est parce que plus on s’élève socialement, plus on a de moyens financiers et juridiques, plus on a de surface sociale, voire politique, et moins on est menacé. La dissimulation s'avère par ailleurs plus forte dans les classes aisées, de même que la dénégation, par 'principe' social (« ça ne se fait pas »).
Ce déni est efficacement relayé par le tabou de l'intime et l'argument de la 'sphère privée', très fréquemment convoqué si une personnalité en vue est mise en cause ou dès qu'il est question de violences commises dans le couple et, plus encore, à l'encontre de mineur-e-s (qui représentent, en France, un peu plus de la moitié des victimes déclarées de viols). En publiant ce Livre noir, Muriel Salmona espère évidemment contribuer à faire évoluer la prise en compte des victimes qui ont d'abord et surtout besoin d'être sécurisées, entendues, reconnues puis soignées. En plus de 20 ans de pratique, mais aussi de recherche et de travail associatif, la psychiatre et psychotraumatologue en témoigne avec force et conviction.
(*) Muriel Salmona est également la présidente de l'association Mémoire traumatique et Victimologie, créée en 2009.

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(2) Réactions
Je n'aurai jamais assez de
Je n'aurai jamais assez de mots pour vous remercier Docteur Salmona.
Je suis une "survivante de l'inceste". Depuis 60 ans, je me bats pour tenter de rester debout, je nage à contre-courant face à tous ceux et celles qui ont toujours été plus prompts à m'enfoncer la tête sous l'eau qu'à essayer de me comprendre et m'aider. Depuis quelques mois, j'ai découvert votre Blog et surtout votre combat. Enfin des mots et des actes Humains vis-à-vis de nous les victimes ! Enfin quelqu'un qui nous comprend et nous soutient !
Alors aujourd'hui, vous les professionnels de la santé et surtout de la Justice, je vous en supplie, ECOUTEZ-LA - ELLE A RAISON ! Un nouveau regard, un peu plus d'écoute et surtout d'empathie pourront éviter bien des souffrances et de nouvelles injustices !!!
BRAVO et MERCI Muriel - Enfin
BRAVO et MERCI Muriel - Enfin quelqu'un qui nous comprend ! Je suis une "rescapée de l'inceste". Après 60 ans de combat pour "rester debout" malgré la cruauté de ceux qui m'ont "malmenée" plutôt que de chercher à comprendre et m'aider - j'entends et je lis enfin des paroles sensées en ce qui concerne l'inceste, le viol et leurs conséquences sur les victimes !!! Enfin une personne Humaine et dotée d'empathie qui se bat pour nous défendre au lieu de nous enfoncer davantage la tête sous l'eau ! Je vous en supplie, vous tous, du milieu de la santé et peut-être encore plus de la justice, écoutez-la, ainsi bien des souffrances et de nouvelles injustices seront évitées ! Merci.