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    Yacine Mar Diop, veuve du capitaine sénégalais Mbaye Diagne

    Commémorations du 20e anniversaire du génocide de 1994 au Rwanda. REUTERS/Noor Khamis

      « En voyant là où mon mari est tombé, j’ai craqué. [...] Mon mari avait agi en homme généreux, il voulait toujours bien faire. Il voulait aider. C’est sa générosité qui l’a poussé à rester à Kigali pour aider les réfugiés. […] On m’a dit que mon mari avait sauvé 600 personnes, c’était sa mission… »

      Au Sénégal, personne ne le connaît ou presque. Et pourtant, le capitaine Mbaye Diagne est un héros qui est honoré dans le monde entier. Pendant le génocide de 1994 au Rwanda, ce casque bleu sénégalais a sauvé plusieurs centaines de Tutsi au péril de sa vie. Et il en est mort.

      Vingt ans après, sa veuve est à Kigali pour lui rendre hommage. Christophe Boisbouvier vient de la rencontrer sur place. Yacine Mar Diop témoigne.

      RFI : Vous êtes à Kigali où la mémoire de votre mari, le capitaine Mbaye Diagne, est honorée. Est-ce que vous êtes sensible à cet hommage ?

      Yacine Mar Diop : Oui, ça m’a beaucoup touché et ça m’a aussi rappelé des souvenirs. En voyant où mon mari est tombé, j’ai craqué. Ça m’a rappelé mon mari. Je sais qu’il a agi pour la paix parce qu’il était un humaniste.

      Il faut rappeler que votre mari, le capitaine Mbaye Diagne, était l’un des 270 casques bleus qui étaient restés au Rwanda après ce funeste vote du Conseil de sécurité du 15 avril qui avait décidé que la plupart des casques bleus devaient partir. Qu’est-ce qu’a fait votre mari à ce moment-là ?

      Lui, il avait agi en homme généreux, toujours il voulait bien faire. Il voulait aider. C’est sa générosité qui l’a poussé à rester à Kigali pour aider les réfugiés.

      C’est vrai que les journalistes qui l’avaient rencontré se souvenaient d’un homme ouvert. On se souvient que c’était un homme jovial. Il sympathisait très vite avec nous tous et avec tout le monde ?

      C’est un caractère qui était une de ses particularités. Il aimait rire et il aimait faire rire les gens. Vraiment il était jovial.

      Finalement ce caractère jovial, c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles il a réussi à sauver des centaines de Tutsis ?

      Je crois bien que c’est ça aussi.

      Parce que, au plus fort du génocide, il réussissait à passer les barrages des miliciens hutus avec des réfugiés tutsis ?

      Oui, j’ai entendu dire que quand il passait les barrages, il donnait de l’argent. Des fois il donnait des cigarettes, des fois il venait avec de la bière qu’il donnait aux génocidaires pour pouvoir passer les barrages avec des réfugiés.

      A-t-on une idée du nombre de personnes qu’il a réussi à sauver et à ramener à l’hôtel des Mille collines ?

      On m’a dit que c’est 600 personnes qu’il a sauvées. C’était sa mission.

      Ce qu’il faut dire, c’est que votre mari était un homme de devoir ?

      Oui. Il était dans l’armée sénégalaise avant de venir à Kigali. Il était en Casamance où il avait la guerre aussi avec les rebelles. Donc il était préparé à ça.

      La dernière fois que vous l’avez vu, c’était quand ?

      Quand il quittait pour venir au Rwanda, ça faisait un an. Mais il m’appelait souvent au téléphone, des fois même il me passait des Rwandais. Il me disait que c’étaient des gens qu’il avait cachés à l’hôtel des Mille collines. « Il faut parler avec ma femme, il faut décompresser, il ne faut pas être terrifié comme ça ». J’ai parlé avec ces gens qui me disaient, « après la guerre finie, nous on va venir avec votre mari au Sénégal ».

      Il savait communiquer la joie autour de lui ?

      Oui.

      A l’époque, vous aviez deux petits enfants : une fille de 4 ans et un garçon de 2 ans ?

      Oui.

      Puis arrive le 31 mai, il est en train de faire une nouvelle mission ?

      Mais je ne présageais pas que la mort allait venir. On s’est beaucoup parlé le dimanche. A chaque fois, il me disait « Madame, la situation ici est très dangereuse. Je peux même sortir d’ici et une balle peut me tomber dessus. Il faut prier beaucoup pour moi ». Il m’a dit ça le dimanche. Il est décédé le mardi.

      Il vous appelait « Madame » ?

      Oui, c’était pour me faire rire.

      Donc le dimanche, deux jours avant, le capitaine Mbaye Diagne savait que quelque chose pouvait arriver ?

      Oui. Je crois qu’il l’avait senti. Parce que dans la conversation, chaque fois il me disait « Tu sais, tu peux devenir veuve du jour au lendemain ». Je disais « Non, arrête. Il faut arrêter ça. Ce n’est pas bon. Tu fais doucement ». Il disait « Je suis un militaire et je suis venir ici pour faire ma mission. Je le fais ».

      C’était un homme de devoir. En effet, ce 31 mai il essayait d’aller d’un camp à l’autre à bord d’un véhicule quand celui-ci a été touché ?

      On m’a dit qu’il y avait un obus de mortier qui est tombé sur sa voiture et qui l’avait blessé mortellement.

      Est-ce que vos pensez que c’était intentionnel ?

      Jusqu’à présent, je n’ai pas d’éclaircissements pour savoir si c’est intentionnel ou pas.

      Depuis sa mort, le capitaine Mbaye Diagne est honoré un peu partout dans le monde entier. Je crois notamment qu’il est honoré à Padoue en Italie ?

      On a été invité à Padoue au mois de juillet 2010, dans le Jardin des Justes de Padoue.

      Le Jardin des Justes du monde de Padoue, c’est-à-dire le jardin qui honore tous les gens qui ont sauvé les victimes d’un génocide aussi bien pendant la Seconde Guerre mondiale qu’au Rwanda ?

      Oui.

      Est-ce que les Etats-Unis également ont rendu hommage à votre mari ?

      La secrétaire d’Etat américaine, Madame Hillary Clinton, l’a décoré aussi à titre posthume. C’était à Dakar.

      La mémoire de votre mari est donc honorée un peu partout dans le monde. Et chez vous, au Sénégal ?

      Chez moi, je crois qu’ils ne connaissent même pas son histoire. Actuellement ils ne nous connaissaient même pas. On vit dans l’anonymat et on vit avec les moyens du bord.

      Vous touchez une pension ?

      Oui, mais c’est la moitié de la solde de mon mari.

      Et vous n’avez rien d’autres pour vivre ?

      Non. Mes enfants ont arrêté l’école il y a deux ans parce que je ne pouvais pas, avec ce que je touche, je ne pouvais pas.

      Et s’il était encore vivant, est-ce qu’il accepterait ça le capitaine ?

      Non, parce que c’est quelqu’un qui tenait beaucoup à l’éducation de ses enfants. Ils voulaient que ses enfants aient de bonnes études. Donc vraiment ça me fait mal que ça n’a pas été le cas.

      Est-ce que vous vous sentez abandonnée par l’Etat sénégalais ?

      Oui, parce que c’était un officier sénégalais. Il défendait aussi le nom de son pays.

      Et du côté des Nations unies puisque, après tout il est mort en mission pour les Nations unies. Est-ce qu’il y a une reconnaissance ?

      Pour les Nations unies, après sa mort, il y a une prime qui a été donnée, mais l'argent a été dépensé et je leur ai dit que je voulais aussi que mes enfants soient pupilles des Nations unies, mais sans suite.

      Vos enfants ne sont même pas pupilles des Nations unies ?

      Non, pas du tout.
       


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