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    Cécile Allegra: le «drame épouvantable» des émigrants érythréens

    Cécile Allegra. RFI / Anthony Lattier

      C'est un trafic d'êtres humains d'une ampleur considérable : depuis 2009, environ 50 000 Erythréens ont été torturés dans le désert du Sinaï. Fuyant la dictature, ils sont enlevés à la sortie de leur pays puis déportés à 3000 kilomètres dans ce désert coincé entre l’Egypte et Israël. Enchaînés, ils sont alors torturés par des membres des tribus bédouines jusqu’à ce que leurs familles paient une rançon pouvant atteindre 50 000 dollars. Cécile Allegra et Delphine Deloget ont enquêté sur ce trafic d'êtres humains qui se développe au Soudan, en Libye ou encore au Yémen.

      Le documentaire « Voyage en barbarie » de Cécile Allegra et Delphine Deloget est diffusé samedi 18 octobre sur la chaîne française sur Public Sénat et leur enquête est publiée en plusieurs volets dans le journal Le Monde.

      RFI: Les séances de tortures se déroulent d’une façon très précise à savoir avec un téléphone portable allumé. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ?

      Cécile Allegra : Effectivement, la méthode est particulière. On appelle un proche sur un téléphone, sur un portable, et au moment où le proche décroche, la torture commence en direct au téléphone. Il faut bien comprendre que les chefs bédouins ne prennent que rarement part à ces séances de torture qui sont en général pratiquées par des « petites mains », qui sont payées au migrant et qui donc torturent d’autant plus violemment que, ils ont besoin d’un « turn-over » pour gagner leur vie.

      Ils ont besoin que la famille paye plus rapidement pour ensuite libérer le prisonnier et en prendre un autre…

      Absolument. Ensuite plus on avance dans les mois de détention, plus les tortionnaires deviennent nerveux, ont envie de récupérer leur argent et s’ils ne voient pas l'argent venir, la torture s’intensifie. Il faut bien comprendre que ces gens ne sont pas torturés une fois par jour mais toutes les heures quand ils sont en détention, toutes les heures. Nuit et jour. Ce sont des gens qui deviennent une sorte de bouillie, de chair humaine, ils sont complètement à vif à force d’être torturés. Et quand ils n’arrivent pas à payer rapidement, les tortionnaires basculent dans une forme de folie. C’est là qu’ont lieu les pires atrocités, dont très souvent les détenus ne se remettent pas, c'est-à-dire qu’ils meurent des suites de leurs blessures bien sûr.

      Comment expliquer une telle cruauté ?

      C’est la question centrale de notre enquête. Pourquoi est-ce qu’ils les torturent à ce point ? Il y a deux éléments de réponse à cette question. La première, elle tient à la spécificité des personnes qui dirigent ces camps de torture. Ce sont des bédouins du Sinaï qui appartiennent à la tribu des Sawarka. Ce sont des personnes qui ont été très longtemps persécutées après la rétrocession du Sinaï à l’Egypte parce que ce sont des personnes qui sont bloquées dans un no man’s land, qui font du trafic, qui dérangent l’Egypte, qui dérangent Israël. Les descentes armées, les séquestrations d’hommes, les viols de femmes, ce sont des choses qu’ils connaissent. Quand on a rencontré avec Delphine les tortionnaires, puisqu’on en a rencontrés, ils nous ont dit : « Mais écoutez, on leur met une balle dans le pied mais on les soigne, on n’est pas des tortionnaires ». Ce qui vous donne une idée en fait du degré de violence que, eux-mêmes sont capables d’endurer.
      Deuxième élément, il faut que les détenus payent très rapidement parce que sinon on ne peut pas en faire venir d’autres. Il faut retrouver la mise. Un tortionnaire nous disait : « Moi tout ce que je veux, c’est retrouver mon argent. J’ai payé pour les faire venir, je veux faire ma plus-value et qu’ensuite ils s’en aillent. Moi je ne leur veux rien de mal, je veux juste retrouver mon argent ».

      Cécile Allegra avec Delphine Deloget, vous avez rencontré des trafiquants, notamment un trafiquant repenti. Dans le documentaire, pourquoi dit-il « les Erythréens valent de l’or » ?

      Les Erythréens valent de l’or pour les bédouins du Sinaï parce qu’ils savent parfaitement que c’est la principale population en fuite dans la Corne de l’Afrique. Vous avez des Soudanais en mouvement, des Ethiopiens également, des Somaliens, mais les Erythréens quittent massivement le pays. Il y en a 3 à 4 000 par mois qui quittent l’Erythrée parce qu’ils fuient la dictature. Issayas Afeworki est un dictateur complètement paranoïaque, alcoolique qui enferme les gens dans un service militaire à vie. Les Erythréens savent ce qui les attende quand ils partent au service militaire donc ils fuient. Et les bédouins savent que les Erythréens fuient massivement et ils savent aussi qu’il y a une forte diaspora à l’étranger. Donc ils savent qu’ils peuvent récupérer de l’argent. Et ça les a même surpris d’ailleurs. Les tortionnaires rencontrés nous le disaient : « On ne s’imaginait pas, qu’on pouvait en tirer autant ».

      Comment font les familles pour récolter de l’argent ?

      C’est une catastrophe parce que les Erythréens de l’étranger sont très solidaires entre eux. Ils essaient de ramasser l’argent des rançons exorbitantes. On parle de 30, 40, parfois 50 000 dollars en Erythrée par prisonnier et personne n’a cette somme sauf des proches du régime, on va dire. Toute la communauté érythréenne est mobilisée pour récolter cette somme mais ça fait tellement longtemps que cette situation dure aussi les sommes récoltées deviennent-elles de plus en plus importantes. Les rançons deviennent de plus en plus salées, ce qui fait que ça destructure toute une communauté qui vit à l’étranger. Les gens se ruinent sur plusieurs générations, ce qui est un fardeau terrible à porter pour les rescapés du Sinaï qui vivent avec la culpabilité d’avoir détruit financièrement leur famille, mais aussi les proches de leur famille, et les proches des proches de leur famille.

      Où va l’argent qui est ainsi extorqué à ces Erythréens ?

      C’est une très bonne question et c’est une grande question. Pour l’instant, on n’a que des hypothèses de travail. D’abord il est utilisé à des fins d’enrichissement personnel par les tortionnaires. Et pour le reste, ce sont des hypothèses. Certains experts de la région mettent en évidence un lien direct avec les cellules jihadistes qui opèrent dans le Sinaï. Enfin la dernière hypothèse la plus importante qui a été soulevée il y a un an par l’ONU, c’est que l’état-major du dictateur Issayas Afeworki a des parts directes dans le trafic d’Erythréens. Cela serait quelque chose d’historique, puisque si cette hypothèse était vérifiée et c’est ce à quoi s’emploient les enquêteurs de l’ONU, les enquêteurs de l’Union européenne dans les années à venir, ça serait le premier cas de tortures hors les murs organisées par un dictateur lui-même. Donc une superbe trouvaille puisque ça lui permettrait de torturer les fuyards, mais pas sur son propre sol, donc en évitant les observateurs internationaux, et ça lui permettrait par la même occasion de faire revenir de l’argent à l’intérieur des frontières de l’Erythrée. Et c’est cette hypothèse-là qui en ce moment fait l’objet de toutes les attentions de la communauté internationale.

      Donc ils sous-traiteraient la torture à l’étranger et c’est son chef d’état-major qui serait à l’origine de ce trafic, c’est-à-dire qu’il laisserait volontairement passer les Erythréens ; il les laisserait volontairement fuir leur pays ?

      C'est bien pire que cela : il y a eu des cas avérés où la police et l’armée sont allées chercher des Erythréens et les ont eux-mêmes déportés et remis entre les mains des trafiquants d’êtres humains. C’est une mécanique qui commence à aller très loin.

      Comment expliquer le développement de ce trafic dans le Sinaï notamment, en particulier le fait que le Sinaï, ce désert entre l’Egypte et Israël, est une zone totalement abandonnée. D’ailleurs le trafiquant le dit.

      Les deux tortionnaires nous ont dit : ‘ vous comprenez ici c’est un no man’s land. On a fait de nous une zone tampon, puis on nous a dit, on vous donne une maison, on vous donne un bout de désert et vous vous débrouillez. Vous vivez là. Comment voulez-vous qu’on survive ? On fait ce qu’on peut, donc on fait du trafic, donc du trafic d’êtres humains comme on pourrait faire du trafic de lait concentré, ou du trafic d’armes, de drogue. On fait ce type de trafic parce qu’on n’a pas le choix ’.

      Et que fait le gouvernement égyptien dans cette affaire ?

      Absolument rien. Le gouvernement égyptien a une position très fautive dans cette histoire puisque les trafiquants franchissent la frontière égyptienne comme ils veulent et en versant moult bakchichs. En plus de cela, dans le Sinaï l’Etat égyptien n’a jamais mené aucune opération de recherche de déportés. Et pour finir, une fois que les rescapés du Sinaï sont relâchés et qu’ils arrivent pour certains par miracle jusqu’au Caire, au Caire ils ont une vie extrêmement dure. Personne ne vient à leur secours. Il y a un fort racisme envers les Erythréens.

      On pense évidemment à une accusation de crimes contre l’humanité derrière tout ce que vous racontez. Est-ce que la Cour pénale internationale pourrait se saisir de ce problème ?

      Bien sûr, ils pourraient se saisir de ce problème et en Europe, il y a des militants qui y travaillent. C’est principalement des militants érythréens. Il y a Fessaha Alganesh qui est une militante italienne, qui se rend sur place en Egypte, au Soudan, en Ethiopie, pour recueillir des preuves qui reconstituent un petit peu tous les maillons de ce terrible trafic. Il y a Meron Estefanos qui depuis la Suède collecte les témoignages, travaille pour l’Union européenne, essaie de constituer un corpus de preuves pour condamner les trafiquants. Mais c’est vrai qu’ils ne sont pas nombreux. Ils ne sont pas nombreux parce qu’on est sur une problématique qui est transnationale. Vous avez plusieurs pays impliqués dans le trafic avec des populations très différentes avec peut-être un pays d’origine lui-même impliqué, c’est une enquête extrêmement longue. Et pour arriver jusque La Haye, il manque encore quelques étapes, mais on en est proche.

      Ce trafic commence à se développer dans d’autres pays de la région dans quelles proportions ?

      Dans des proportions absolument tragiques. Vous avez des dizaines, des dizaines de maisons de torture en Libye déjà ; il y en a plusieurs dizaines également au Soudan, le Yémen commence à s’y mettre. Partout où vous avez des migrants de la Corne de l’Afrique qui affluent. Les gens ont compris : vous les parquez, vous les séquestrez, vous les torturez terriblement, et ils finissent par « cracher » un peu d’argent. Donc forcément ça fait des émules.

      Et il ne faut pas qu’on oublie que si ce système de camp de tortures se propage à tout le Maghreb, on va voir le Maghreb transformé en antichambre de la torture avant le passage des migrants par la Méditerranée. Donc nous, Européens, nous avons une responsabilité dans la manière dont on traite ces gens une fois qu’ils arrivent sur notre territoire parce que, ce qu’ils vivent ce n’est plus simplement une migration économique, mais c’est un drame épouvantable.


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