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    Cheick Tidiane Gadio: L'Afrique «épicentre mondial du terrorisme»

    Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal. DR

      Le terrorisme aura une nouvelle fois marqué l’année qui vient de s’écouler. Les Etats africains ripostent et discutent des moyens de mieux coordonner leurs actions mais Boko Haram, les Shebabs ou AQMI apportent régulièrement la preuve de leur capacité de nuisance et de déstabilisation. Quelles sont les évolutions marquantes de cette année 2015 sur le plan sécuritaire? Pour en parler, RFI reçoit l’ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal, Cheick Tidiane Gadio, président de l’Institut panafricain de stratégie (IPS) et organisateur du Forum pour la paix et la sécurité de Dakar de novembre.

      RFI : Cheikh Tidiane Gadio, au Mali pour commencer, 2015 aura été marquée par deux attentats, notamment à Bamako. La multiplication de ces attentats, en particulier au Sud du pays, est-ce le signe que les groupes terroristes sont plus forts que jamais ou pas forcément ?

      Cheikh Tidiane Gadio : Il y a deux lectures possibles. On peut penser que les groupes terroristes n’avaient pas été défaits et qu’en réalité ils sont peut-être dans toute la sous-région et le Mali n'est que la partie visible de l’iceberg. C’est une lecture possible.
      Mais une autre lecture qui est possible : c’est que l’opération Serval et l’engagement des troupes tchadiennes et africaines avaient effectivement réussi à détruire pour l’essentiel les forces qui étaient en place et allaient démanteler, faire reculer pour l’essentiel, et que maintenant la nouvelle stratégie, effectivement, c’est des attaques ciblées : des hôtels, des lieux de divertissement pour les jeunes et des actions d’éclats. A mon avis ça dénote plus de la déroute de ces groupes que de leur renforcement.

      Et que pensez-vous du Nigeria ? Le nouveau président Buhari avait promis d’éradiquer Boko Haram avant la fin de l’année. C’est quand même un échec visiblement pour lui.

      Non… Vous savez, encore une fois la question du verre à moitié plein et du verre à moitié vide… Un chef d’Etat qui mobilise des ressources énormes ne peut que se fixer des objectifs très optimistes. S’il les attein,t c’est très bien, s’il les atteint à moitié, il mesure ce qui lui reste à faire, mais il n’a plus en face de lui une armée d’insurgés très forts, très puissants…

      Oui, c’est vrai que Boko Haram a subi d’importants revers militaires, Cheikh Tidiane Gadio. Mais en même temps ne faut-il pas s’inquiéter d’une éventuelle jonction entre Boko Haram et les groupes jihadistes présents plus au nord, comme en Libye et au Mali ? Ça vous paraît possible ça ou pas ?

      Mais cette jonction pour moi est effective depuis longtemps. C’est-à-dire que nous sommes en retard d’un combat et d’une démarche par rapport à ces groupes. Ces groupes ont toujours, toujours, mutualisé, échangé des informations, échangé des ressources, travaillé ensemble pour la même cause. Pendant ce temps nos Etats sont cantonnés dans leurs convictions que chacun devait surveiller son territoire, régler ses problèmes chez lui.
      Notre hypothèse à l’Institut Panafricain de Stratégies que je dirige, notre hypothèse c’est de dire que progressivement – parce que l’Afrique est le ventre mou du système international, les terroristes l’ont compris – l’Afrique est en train de devenir l’épicentre du phénomène du terrorisme dans le monde. Avant c’était le Moyen-Orient, avant c’était l’Afghanistan, ça continue toujours. C’est une catastrophe pour nous, Africains, que nous n’arrivions pas à apporter une réponse au fléau du terrorisme.

      Tous nos Etats vont être fragilisés. Nos jeunes qui n’ont pas de perspectives, n’ont pas d’avenir, ces jeunes vont peut-être prendre la main tendue de ces groupes-là. Il faut que nos dirigeants exercent un leadership fort, se ressaisissent et comprennent que le phénomène du terrorisme n’est pas un phénomène périphérique. Ce n’est pas des attaques contre la France, contre les Etats-Unis seulement. C’est même un phénomène qui se concentre sur l’Afrique pour s’installer durablement.

      Et l’une des menaces justement, c’est le groupe Etat islamique qui s’implante en Libye. On parle d’éventuelles nouvelles frappes d’ailleurs, contre ce groupe. Des projets sont à l’étude, notamment côté français. C’est la bonne solution d’après vous ?

      D’après nos informations, la situation interne en Libye est terrible. Elle cache beaucoup d’autres choses qui n’ont pas encore été abordées. Donc il faut effectivement que des forces multinationales puissent appuyer le peuple libyen, remettre de l’ordre dans le pays et que les Africains puissent aussi jouer un rôle important dans la médiation, pour que les Libyens qui sont un grand peuple et un grand pays puissent se remettre un peu sur pieds.

      Au Burundi maintenant Cheikh Tidiane Gadio, l’Union africaine est prête à envoyer des troupes, mais le gouvernement, lui, refuse. D’après vous, l’UA doit-elle outrepasser le refus du gouvernement, dire : eh bien tant pis, j’y vais pour le bien de la population ?

      Oui, mais comme sa faisabilité pratique maintenant pose problème, là ils ont besoin d’être aidés politiquement d’abord et ensuite c’est vrai qu’il faut protéger la population, mais comment faire ? Comment entrer dans un pays qui a une grande armée, contribuer aux opérations de maintien de la paix avec 5 000 hommes qui ne sont pas bienvenus, qui ne sont pas acceptés ?

      Un mot de la Chine pour terminer. La Chine s’est engagée à faire plus lors du dernier sommet sino-africain en matière de sécurité sur le continent. Est-ce d’après vous le début d’une recomposition des forces sécuritaires en Afrique ?

      Mais absolument ! Beaucoup de puissances du monde ont voulu sous-traiter les problèmes de la sécurité de l’Afrique avec la France. Et si la Chine s’engage au plan formation, au plan renseignement, au plan équipement, au plan des ressources humaines, des hommes quand c’est nécessaire, je pense que l’Afrique doit s’en réjouir. Mais nous ne pouvons pas avoir des millions d’Africains disponibles à s’engager dans des forces de défense et de sécurité, ne pas les former, ne pas les mettre en première ligne.

      L’Afrique doit défendre l’Afrique, avec l’appui maintenant d’un partenariat international fort. Dire que nous sommes impuissants et que la Chine, la France ou d'autres doivent venir [à notre aide], ce n’est pas [là] un avenir pour nous.


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