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    Les chefs d’Etat sont-ils à la hauteur?

    Jean-Baptiste Placca. (Photo : Claudia Mimifir)

    Tous ne le sont pas. Mais évoquer la question, c’est prendre le risque de s’attirer les foudres de leurs entourages obséquieux.

    Mathieu Auger : Nous évoquions, la semaine dernière, le désastre que constitue, pour certaines nations, la promotion d’individus qui se cherchent, et n’ont aucune compétence pour les fonctions ministérielles qui leur sont confiées. Qu’en est-il des chefs d’Etat ? Sont-ils à la hauteur ?

    Jean-Baptiste Placca : Lorsque, dans la campagne pour l’élection présidentielle en France, l’on entend les candidats des grandes formations politiques débattre ou répondre, tour à tour, à des questions sur l’agriculture, sur l’économie puis, avec la même aisance, passer à la culture et ensuite aux sujets de société, l’on se dit qu’ils doivent avoir réellement travaillé, certes, mais qu’ils se sont, surtout, préparés au fil du temps, pour être aptes à la fonction de chef d’Etat. Et la fonction, dans un tel contexte, requiert un certain nombre d’aptitudes intellectuelles. Mais un chef d’Etat n’a pas besoin d’être le premier de la classe, ni d’être omniscient. Mais il doit être un meneur d’hommes, qui sache organiser et faire évoluer, harmonieusement, tous les talents disponibles dans la nation.

    Quelque part, c’est quand même une question de diplômes, puisqu’il faut un certain niveau d’études pour maîtriser les dossiers et comprendre le fonctionnement des institutions…

    Les diplômes seuls ne suffisent pas. Par exemple, lors de la dernière présidentielle, au Bénin, il y avait bien trois ou quatre candidats dont la compétence balayait tout le spectre des questions sur lesquelles un chef d’Etat ne doit pas être pris au dépourvu. Le reste était constitué de la multitude, qui pense que la présidentielle n’est qu’un concours d’éloquence ou, plutôt, de ce qu’ils appellent « la tchatche ». Avec la proportion que prend de plus en plus l’argent dans les courses présidentielles, il peut arriver qu’un tchatcheur se retrouve à la tête d’un Etat africain. La conséquence, fatale serait une République superficielle dans laquelle les médiocres tiendraient le haut du pavé.

    Toutes proportions gardées, le rôle du chef de l’Etat est un peu celui de l’entraîneur de football. Il doit avoir la science du jeu et savoir placer à chaque poste le meilleur de l’équipe. Il élabore la tactique et le système de jeu, organise son équipe pour aller de l’avant et marquer des buts, et, à la fin, gagner. Chaque mi-temps correspondrait, dans le cas d’espèce, à un mandat, et les résultats doivent être là à la fin de la seconde mi-temps, sans prolongation possible. A moins que la saison soit le mandat pour lui donner le loisir d’être jugé sur une certaine durée.

    Mais l’incompétence, en politique, ce sont aussi les insuffisances relevées par rapport à des situations précises…

    Oui, mais dans l’évolution du jeu, le coach est au bord de la pelouse pour corriger les insuffisances et dicter les ajustements, au fur et à mesure, en fonction des difficultés. C’est l’accumulation, l’enchaînement des insuffisances qui peut faire dire d’un chef d’Etat qu’il n’est pas à la hauteur. Le dirigeant à la hauteur est celui dont les concitoyens se sentent dans un environnement apaisé, en harmonie avec eux-mêmes, et avec le sentiment d’aller de l’avant.

    La nation qui respire l’harmonie, c’est celle dans laquelle le dirigeant a, pour son peuple, un projet suffisamment convaincant pour que ses concitoyens y adhèrent librement. Et c’est aussi la capacité à conquérir l’adhésion du peuple qui atteste de ce qu’un chef de l’Etat est à la hauteur ou pas. Et il n’a pas besoin, pour cela, de passer trois décennies au pouvoir.

    Peut-on dire que si l’Afrique accuse un tel retard dans son développement, c’est aussi parce que, dès les indépendances, les chefs d’Etat, n’ont pas été à la hauteur ?

    Les pères de l’indépendance rêvaient d’un minimum de bien-être pour leurs peuples. Avec le recul, l’on serait même tenté de les considérer, dans l’ensemble, comme ceux dont le leadership a été le plus clairvoyant, et ils étaient réellement sincères dans le rapport à leurs peuples. Beaucoup ont commis quelques erreurs plus ou moins graves, mais, à quelques insignifiantes exceptions près, ils ne se sont pas enrichis au pouvoir. Certains sont morts sinon pauvres, du moins dans un relatif dénuement.

    Les putschistes qui se sont succédé après la chute des pères de l’indépendance ont été des prédateurs, qui ont fait pire que ce qu’ils reprochaient à ceux qu’ils ont renversés. C’est la génération des Mobutu, Eyadéma, Bokassa, Amin Dada. Régimes militaires plus ou moins assumés, à l’ère du despotisme obscure. Certains pays ont eu droit à plusieurs coups d’Etat, les militaires succédant à d’autres militaires, pour le plus grand malheur des peuples. C’est ce qu’a dénoncé Fela Anikulakpo Kuti, le roi de l’afro-beat, dans un de ses fameux tubes : « Soldier go, Soldier come ».


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