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    Afrique du Sud: dépréciation d’un trône mythique

    Jean-Baptiste Placca. (Photo : Claudia Mimifir)

    « Corruption, fraude, racket, blanchiment d’argent »… Avant même d’accéder à la magistrature suprême, il était pourchassé par la justice. Pouvait-on espérer de la présidence Zuma, autre chose que ce qu’elle offre ?

    François Mazet : Jacob Zuma, le chef de l’Etat sud-africain, a encore été pris à partie, cette semaine. Chahuté au Parlement par les députés, mercredi, et conspué, vendredi, par les étudiants de l’Université Fort Hare, à l’occasion du centenaire de cette institution qui a formé Nelson Mandela. Zuma était accompagné d’un ancien étudiant de cette université, Robert Mugabe, ce qui constituait une circonstance aggravante. Les actes de défiance, y compris physiques, contre le troisième président de l’ère post-apartheid n’en finissent plus. Faut-il conclure que cette fonction naguère sanctifiée par Nelson Mandela n’a déjà plus aucun prestige ?

    Elle a, en tout cas, perdu beaucoup de son lustre, et c’est bien triste.  Jacob Zuma, parvenu au sommet, envers et contre tout, donne de jour en jour raison à Thabo Mbeki, qui avait justement prédit tout ce à quoi l’on assiste aujourd’hui. Le premier successeur de Nelson Mandela à la tête de la nation arc-en-ciel a d’ailleurs perdu le pouvoir pour avoir estimé que son vice-président de l’époque n’était pas digne de la fonction. Et lorsque ses manœuvres pour disqualifier Zuma ont été dévoilées au grand jour, Thabo Mbeki a eu l’élégance de se retirer sans broncher, pour sauvegarder, justement, le prestige de la fonction. Jacob Zuma, lui, n’a pas cette élégance. Voilà pourquoi le chef de l’Etat en est réduit à esquiver les jets de bouteilles d’eau dans l’enceinte du Parlement. Zuma ne mesure pas à quel point ce devrait être sacré de s’asseoir chaque jour dans un fauteuil naguère occupé par Mandela.

    Les réserves qu’émettait Thabo Mbeki sur l’aptitude de Jacob Zuma à incarner honorablement la fonction de président sont exactement ce qui survient aujourd’hui. Et cela nous ramène à ce qu’il faut bien appeler la capacité des peuples à apprécier à temps ce que valent les hommes qui sollicitent leur suffrage, pour prendre en main le destin de leur nation. Lorsqu’elle en aura fini avec Zuma, la démocratie sud-africaine aura, ainsi, beaucoup perdu.  

    A quoi un peuple peut-il juger qu’un homme est apte ou pas à le diriger honorablement ? Et à qui revient la responsabilité de cette appréciation en amont ?

    A part les généralités, que valident les cours constitutionnelles, sans d’ailleurs être certaines que les informations qui leur sont communiquées sont sincères, il n’y a pas d’exigences particulières, pas de critères suffisamment précis pour anticiper certaines grosses déceptions. Sans compter qu’un homme peut paraître parfait sur le papier, et décevoir sur toute la ligne, une fois aux commandes, parce que le pouvoir peut aussi changer les gens, et les change même, fatalement. Peut-être avez-vous entendu, il n’y a pas si longtemps, ces femmes ouest-africaines qui criaient leur colère contre un ancien opposant, devenu chef d’Etat, et qu’elles accusaient d’avoir fait arrêter arbitrairement leurs maris. Elles rappelaient que cet opposant, qui se faisait passer autrefois pour un démocrate, est un des pires autocrates que leur pays ait connus, et il en a connu !

    Car au fond, c’est peut-être une erreur que nous commettons tous, à considérer les opposants comme des démocrates, par définition, simplement parce qu’ils se battent contre des dictateurs. Mais, dans le cas spécifique de Jacob Zuma, le scénario était écrit. Les affaires, les déceptions diverses étaient prévisibles et même visibles, mais l’on a préféré abattre le messager Thabo Mbeki, plutôt que d’analyser froidement le rapport du futur président au pouvoir et à l’argent. Dans chaque pays, il y a un Thabo Mbeki, et il faut savoir l’écouter, pour ne pas miser sur un homme programmé pour décevoir.

    Mais que fait-on, lorsqu’un candidat affiche une popularité à rompre le souffle ?

    A la veille du congrès de Polokwané, qui a vu tout l’appareil de l’ANC et ses démembrements basculer en faveur de Jacob Zuma comme futur président de la République, Swalinzima Vavi, secrétaire général du puissant syndicat Cosatu, dressait de Zuma un portrait qui montre à quel point, collectivement, l’on peut être aveuglé par l’admiration pour un homme, au point d’ignorer les signes avant-coureurs d’une présidence qui devait décevoir et déçoit tant aujourd’hui. Voici ce que disait, de lui, le syndicaliste : « En Zuma, nous nous voyons nous-mêmes ! Nous voyons l’humilité ! Quelqu’un qui a les pieds sur terre ; à qui nous pouvons parler ! Qui éprouve un amour véritable et authentique pour le peuple ». Et Julius Maléma, le même Maléma qui veut l’abattre aujourd’hui, renchérissait, en annonçant, face aux tourments judiciaires de celui qui était encore son héros, à l’époque, qu’il était prêt à mourir pour Zuma, et même, tenez-vous bien, « capable de tuer pour lui ! ».

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