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    Joshua Hammer: à l'heure actuelle, «il est impossible de réinstaller les manuscrits à Tombouctou»

    Les fameux manuscrits de Tombouctou, trésors de la ville, sur une photographie de mai 2010. AFP/Habibou Kouyaté

    Tombouctou est une ville symbole en Afrique de l’Ouest. Centre culturel et économique sahélien depuis des siècles, la ville a connu des cycles de prospérité et d’autres, de violences. Dernier en date, l’occupation jihadiste de 2012-2013. A cette époque, les combattants liés à al-Qaïda ont entamé le « nettoyage culturel » de la « ville aux 333 saints », détruisant des mausolées, et brûlant des manuscrits, parfois centenaires et précieux. Ces écrits, compilés par les familles de la région depuis le XVIe siècle font partie de l’héritage de Tombouctou. Et si seulement quelques centaines de volumes ont été brûlés, c’est grâce à l’intervention de quelques défenseurs du patrimoine, qui ont caché puis exfiltré des dizaines de milliers de textes.
    C’est l’histoire de ce sauvetage - dans le contexte de la montée du péril jihadiste au nord du Mali - que raconte le journaliste américain Joshua Hammer dans Les résistants de Tombouctou, paru aux éditions Arthaud.

    RFI: Votre livre, « Les résistants de Tombouctou », c’est presque un roman avec un héros. C’est un collectionneur, un libraire. Il s’appelle Abdel Kader Haïdara. Pourquoi avoir centré votre récit sur lui ?

    Joshua Hammer: C’est lui qui a commencé le travail, à Tombouctou. Il a ensuite déménagé à Bamako parce qu’il avait une famille avec beaucoup d’enfants, six enfants je crois. Il voulait les protéger et ne pouvait pas rester à Tombouctou. Tout le travail qu’il a eu et tous ses efforts, il les a laissés sous la responsabilité de son neveu qui est resté à Tombouctou.

    C’est une opération de contrebande énorme. Concrètement, comment s’est déroulée cette exfiltration ?

    Cela a commencé une semaine ou deux après l’arrivée des jihadistes à Tombouctou. Abdel Kader réalise que les manuscrits seraient probablement des cibles des jihadistes s’ils restaient dans les grandes bibliothèques. Il a alors décidé de les déplacer. Il a pris tous les manuscrits des grands bâtiments pour les mettre à l’abri, dans les petites maisons, à travers la ville de Tombouctou et de les cacher ainsi, plus ou moins. Ils y sont restés pendant environ deux, trois mois. Après, les jihadistes ont gagné beaucoup de pouvoir et c’est alors qu’Abdel Kader a reconnu la nécessité de les déplacer à nouveau.

    Cette fois-ci, il les a déménagés de Tombouctou à Bamako. Il a commencé une opération formidable avec beaucoup de taxis, beaucoup de camions et de bus pour prendre tous les manuscrits, c’est-à-dire presque 400 000, et de les amener, en secret, de Tombouctou à Bamako. Il a dû passer par les postes de contrôle des jihadistes et ceux des soldats. C’est une opération qui a duré entre trois et quatre mois.

    Comme vous l’écrivez pourtant, l’existence et la profusion du nombre de manuscrits à Tombouctou étaient largement ignorées par les jihadistes. Est-ce que finalement, cette évacuation, ce n’était pas plus une précaution qu’une nécessité urgente ?

    C’est une bonne question. Il faut dire qu’après cette opération et dans les derniers jours d’occupation des jihadistes à Tombouctou, ces derniers ont ramassé tous les manuscrits qu’ils pouvaient trouver et les ont brulés. Ils ont détruit presque 5 000 manuscrits dans la bibliothèque nationale. Alors oui, on peut dire que si Absel Kader et ses camarades n’avaient pas fait l’effort d’évacuer tous les manuscrits avant cela, on aurait perdu peut-être tous les manuscrits qui restaient dans la ville. D’autant plus que pendant les derniers moments, les jihadistes voulaient se venger contre le peuple de Tombouctou, contre l’Ouest, contre l’Unesco, contre les soldats français et ils ont saisi ce qu’ils pouvaient trouver pour manifester cette haine, cette vengeance. Ils auraient alors détruit les manuscrits, c’est évident.

    Dans votre livre également, on suit, en parallèle du parcours d’Abel Kader Haïdara, la montée progressive du péril islamiste. Ce que vous racontez, c’est cet affrontement, à Tombouctou, entre deux visions radicalement opposées de la religion ?

    C’est vrai. La grande majorité des citoyens de Tombouctou suivent le soufisme de l’islam, c’est-à-dire une version de la religion très mystique avec beaucoup de musique, de danse, avec la célébration des saints… et les deux versions de cette religion s’opposent directement. Il y a une grande compétition entre les deux et les jihadistes voulaient vraiment écraser ce système de soufisme et imposer leur système de salafisme.

    Ils se sont alors heurtés à la résistance des locaux, et il faut dire, on le lit au début du livre, qu’il y a une vraie tradition de protection et de préservation des œuvres, des manuscrits, quasiment dans chaque famille, dans chaque village. Ces manuscrits, ce sont comme des objets d’art, des objets précieux, et parfois jalousement gardés.

    Exactement. Il faut dire aussi que déjà, au XIXème siècle, les jihadistes ont essayé de voler les manuscrits et de les détruire. A l’époque, la grande majorité des manuscrits ont été cachés pendant presque un siècle.

    Et aujourd’hui, où sont les manuscrits ? Ils n’ont pas pu être ramenés à Tombouctou ?

    Au jour d’aujourd’hui, il n’existe rien à Tombouctou. Tombouctou est vraiment une « ghost town » comme on dit en anglais, [un village fantôme]. Les jihadistes ne sont pas exactement dans la ville de Tombouctou mais ils menacent le nord du Mali. Abdel Kader veut ramener les manuscrits à Tombouctou mais pour cela il faut qu’il y ait de la sécurité. Or, la sécurité n’existe pas et il est impossible, pour le moment, de les réinstaller dans les bibliothèques. C’est dommage parce que les manuscrits sont maintenant dans un grand bâtiment, protégé, mais ne sont pas dans les bibliothèques, là où ils devraient être. Impossible de dire, en ce moment, quand Abdel Kader réussira à recréer Tombouctou comme la grande ville qu’elle était sur le point de devenir, il y a dix ans.


    Les résistants de Tombouctou. Prêts à tout pour sauver les manuscrits les plus précieux du monde…, paru aux Editions Arthaud. DR


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