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    Arthur Banga (chercheur): «Il y a des progrès dans les armées ouest-africaines»

    Arthur Banga, chercheur ivoirien, enseignant à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. RFI

    Qu’est ce qui ne va pas dans les armées d’Afrique de l’Ouest ? Pourquoi cette sous-région doit-elle faire appel à la France et au Tchad pour se défendre contre la menace jihadiste ? A Paris, l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) vient d’organiser une conférence sur ce sérieux problème. Parmi les invités figurait un jeune chercheur ivoirien, Arthur Banga, qui enseigne à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : « Les forces françaises sont prêtes à accompagner les patrouilles mixtes au nord Mali », a déclaré François Hollande, la semaine dernière après un tête-à-tête avec Ibrahim Boubacar Keïta à l’Elysée. Pourquoi, trois ans après le début de la formation de l’armée malienne par l’Union européenne du dispositif EUTM, l’armée malienne est-elle toujours incapable de défendre toute seule son territoire?

    Arthur Banga : D’abord, il faut bien comprendre que l’armée malienne venait carrément de zéro il y a trois ans. Il y a donc, depuis trois ans, du progrès dans cette armée malienne. Mais elle n’a pas encore les aptitudes opérationnelles, toute la capacité opérationnelle nécessaire, pour faire face aux jihadistes dans le Nord. Ça s’explique d’abord par le fait que c’est progressivement qu’elle se fait de l’expérience sur le terrain, et puis par la résistance farouche côté jihadiste, d’où la nécessité de soutenir l’armée malienne.

    Vous dites que l’armée malienne fait des progrès, mais récemment, face aux rebelles, les militaires maliens ont abandonné deux positions importantes dans le centre du pays et cela pendant quelques heures. Qu’est-ce qui ne va pas ?

    Visiblement, il y avait des problèmes de transmission entre cette unité positionnée et le reste de l’armée. Elle n’a pas pu tenir le temps que les renforts arrivent.

    Mais vous êtes sûr que c’est juste un problème de circonstances, n’y a-t-il pas un problème de fond ?

    Si. Les militaires maliens ne se battent pas forcément avec la même abnégation que les jihadistes, parce que psychologiquement, ce n’est pas la même formation, ce n’est pas la même volonté. Quelqu’un qui se bat pour une cause divine n’a pas le même dévouement que quelqu’un qui se bat pour une cause qu’il ne comprend pas forcément toujours.

    Mais on peut dire la même chose des militaires français qui sont sur le terrain…

    Il y a une formation, il y a une vieille tradition militaire de l’armée française qui remonte à des siècles déjà. Ce qui fait que comprendre les drapeaux, comprendre sa mission et comprendre son engagement ne peut pas jouer au même niveau que des armées qui n’ont que 50 ans. Il y a une expérience du feu que l’armée française a que n’a pas l’armée malienne. Depuis l’escarmouche de décembre 1985 avec les forces de Thomas Sankara, cette petite guerre voltaïco-malienne, entre le Mali et le Burkina Faso, on n’a pas encore retrouvé une armée malienne en opération militaire. L’expérience doit donc s’acquérir aussi.

    Donc, il y a une culture de la guerre ?

    Il y a une expérience du feu, il y a une vieille culture militaire en France, ce que l’armée malienne, et de façon générale la plupart des armées africaines, n’ont pas forcément.

    A Bamako en novembre 2015 et à Ouagadougou en janvier 2016, les terroristes qui ont attaqué des hôtels et des restaurants n’ont été neutralisés qu’avec l’aide des forces spéciales françaises. Est-ce que ce n’est pas inquiétant pour l’avenir?

    C’est inquiétant, mais en même temps, il y a des lueurs d’espoir, qui peuvent venir par exemple d’Abidjan. On s’est retrouvé dans cette même phase, mais ce sont les forces spéciales ivoiriennes qui sont intervenues en première ligne. C’est-à-dire qu’il y a des progrès de façon générale dans les armées africaines, même si elles ne sont pas toujours aptes à répondre à leur mission.

    A Grand-Bassam, en mars dernier, ce sont les forces spéciales ivoiriennes…

    Oui, qui étaient en première ligne.

    En Côte d’Ivoire, l’armée a été longtemps une armée d’opérette, est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

    Non, parce qu’en octobre 2002, Jacques Chirac refuse à Laurent Gbagbo l’application des accords de défense pour la reconquête de Bouaké. Et cette reconquête de Bouaké, début octobre 2002, a été un échec. A partir de ce moment-là, Laurent Gbagbo va comprendre la nécessité d’avoir une armée ivoirienne solide, armée, équipée. Alassane Ouattara, qui prend le pouvoir en avril 2011, comprend lui aussi l’enjeu d’avoir une puissance militaire forte. La menace jihadiste au Nord et celle des pirates dans le Sud amènent aujourd’hui les autorités ivoiriennes à comprendre qu’elles ont besoin d’une armée forte et solide.

    Est-ce que les efforts budgétaires suivent ?

    Oui. Pour la première fois, la Côte d’Ivoire s’est dotée d’une loi de programmation militaire, la loi 2016-2020, qui table sur 800 milliards d’investissements pour l’armée. Le pays a justement la volonté, depuis la guerre, d’avoir une armée ivoirienne plus forte et plus solide.

    Longtemps Félix Houphouët-Boigny s’est méfié de ses militaires. Comme il craignait un coup d’Etat, il a préféré confier la sécurité de la Côte d’Ivoire à l’armée française. Est-ce que ce calcul politique n’existe pas encore aujourd’hui dans certains pays d’Afrique de l’Ouest ?

    Oui, il peut y avoir [un tel calcul ; NDLR], mais je pense qu’il est de moins en moins présent parce que l’Afrique évolue. Aujourd’hui, le coup d’Etat devient de moins en moins populaire, ce qui fait que les chefs d’Etat les craignent beaucoup moins. En plus, les menaces, notamment le jihadisme dans toute l’Afrique de l’Ouest sahélienne et la piraterie, font comprendre aux dirigeants qu’ils ont besoin d’une armée forte.

    Depuis trois ans au Mali, c’est l’armée tchadienne qui est en première ligne aux côtés de l’armée française. Du coup, quand il vient quelquesfois à un sommet en Afrique de l’Ouest, le tchadien Idriss Déby n’hésite pas à secouer ses pairs d’Afrique de l’Ouest, en disant qu’il serait temps qu’ils mettent leur armée à niveau. Pourquoi les pays d’Afrique de l’Ouest sont-ils en retard sur le Tchad ?

    Parce que le Tchad a connu, depuis 2006 jusqu’à 2008 voire 2009, des problèmes avec le Soudan. Idriss Déby doit se rappeler qu’il a eu son palais carrément menacé en février 2008. A partir de ce moment-là, il a compris la nécessité de se professionnaliser beaucoup plus. Alors que dans les autres pays d’Afrique de l’Ouest, on avait souvent des guerres civiles et des coups d’Etat, mais pas de menaces venant de pays extérieurs. Donc la nécessité d’une défense structurée et forte ne s’est pas vite fait comprendre.

    Avec le temps, pensez-vous que les Africains de l’Ouest sauront également se défendre par eux-mêmes ?

    Oui, c’est vrai que l’on peut être un peu sceptique quand on voit Boko Haram au Nigeria, mais je donne toujours l’exemple de Bassam [en mars 2016 ; NDLR] où l’armée ivoirienne était en première ligne. Donc, je pense que si les efforts sont continus, tous ces efforts-là vont finir par payer dans quelques années.

    En 2013, c’est l’armée française qui a sauvé Mopti et peut-être Bamako, mais du coup, est-ce que le gendarme français ne devient pas un protecteur bien commode derrière lequel certains Etats africains ont tendance à s’endormir ?

    Je pense que tout le monde veut s’émanciper le plus tôt possible. Mais je rappelle aussi que la présence du gendarme français n’est pas forcément uniquement du fait des Africains. Parce l’Afrique est aujourd’hui le continent où la France exprime toute sa puissance, la France ne peut être les Etats-Unis et la Russie en Syrie, mais elle peut l’être par contre au Mali et en Côte d’Ivoire. Donc la France aussi y trouve son compte.


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