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    Yves Gauthier: au Tchad, «l’Ennedi est très important au plan historique»

    Les chameaux sont le second motif représenté le plus fréquent (après les bovins) dans le massif de l’Ennedi, au Tchad. Unesco / Tilman Lenssen-Erz

    Au Tchad, les autorités annoncent vouloir porter plainte contre X pour les actes de vandalisme perpétrés sur des peintures rupestres du site d’Archei, dans le massif de l’Ennedi, dans le nord-est du pays. L’ensemble de ce massif est classé depuis l’an dernier au patrimoine mondial de l’humanité, à la fois pour ses paysages et pour ses milliers de peintures et gravures qui en font, selon l’Unesco, une des plus grandes collections d’art rupestre au Sahara… Des trésors qui en disent long sur l’histoire de cette partie du continent, comme le souligne Yves Gauthier, spécialiste de l’art rupestre de cette région qu’il sillonne très régulièrement avec des voyageurs. Il répond aux questions de Sarah Tisseyre.

    RFI : Archeï, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un canyon et un point d’eau qui abritent une des dernières populations de crocodiles du Sahara, et où viennent s’abreuver régulièrement des centaines de chameaux. Mais l’endroit est célèbre aussi pour ses peintures rupestres. Qu’est-ce que vous savez des actes de vandalisme qui ont été perpétrés sur ces peintures ?

    Yves Gauthier : Ce sont essentiellement des noms, des prénoms qui ont été inscrits probablement avec des bombes de peinture ou avec des pinceaux. Malheureusement, directement sur les peintures. Puis la date de la visite, qui si je me souviens bien est du 22 janvier de cette année.

    Que représentent ces peintures rupestres ?

    Des scènes de la vie de tous les jours. On y voit des personnages chevauchant des chevaux au galop volant, c’est-à-dire en pleine extension. On y voit des personnages qui sont équipés, ce sont des guerriers. Ils ont des boucliers, des lances. On voit même des combats. Puis à côté de ça, dans d’autres étages rupestres, pas de la même époque, il y a des girafes, des bovins, pas mal d’animaux. Donc, c’est un éclairage sur les populations, leurs vêtements, leur mode de vie autrefois.

    De quand datent ces peintures rupestres ?

    On n’a pas de datation directe de ces peintures. On a seulement des arguments indirects pour les dater. Par exemple si on y voit la présence de chameaux, on sait que ce sont des peintures qui ne peuvent pas avoir plus de 2 000 ans puisque le chameau apparaît en gros en Afrique au début de notre ère.

    Ces peintures rupestres du massif de l’Ennedi ont été découvertes en 1935 par deux hommes, Emmanuel Passemard et Henri de Saint-Floris, qui ont en tout cas fait connaître leur existence au monde savant en Occident. Depuis, est-ce qu’il y a eu des recherches menées sur ces peintures ?

    Il y a eu un chercheur français, Gérard Bailloud qui a travaillé à faire l’inventaire d’une partie de l’Ennedi dans les années 50-60. Et depuis, ce sont surtout des amateurs qui, en se promenant, ont fait des découvertes et complété les inventaires. Depuis les années 1930, l’inventaire a été multiplié par dix, par vingt, même peut-être par cinquante. J’ai personnellement visité 1 300 ou 1 400 sites depuis 4 à 5 ans. C’est pour dire l’étendue de ces richesses et ça n’est qu’une partie du patrimoine du nord du Tchad.

    Le massif de l’Ennedi, où se trouve ce site d’Archeï, a justement été classé l’an dernier au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO qu’il décrit comme « une des plus grandes collections d’art rupestre au Sahara » ?

    Sur le plan quantitatif déjà, c’est absolument évident. Il y a 3 000 à 4 000 sites au total dans le nord du Tchad.

    3 000 à 4 000 surfaces avec des images peintes ou gravées ?

    Voilà. En Ennedi, il y en a très vraisemblablement plus de 2 000 parce qu’une petite partie seulement du massif a été balayée et la partie centrale est encore largement méconnue. Donc sur un plan quantitatif, oui l’Ennedi est déjà très important. Il est aussi important sur le plan artistique, par la qualité des représentations. Il y a des choses d’une extrême finesse, d’une très grande beauté. Et puis évidemment, c’est particulièrement intéressant aussi au plan historique puisque ça nous donne une idée de l’évolution des populations et de leurs modes de vie, depuis les dernières périodes humides qui commencent à peu près il y a 12 000 ans. Les pluies sont revenues, il y a eu beaucoup d’eau, donc le climat était complètement différent de ce qu’il est aujourd’hui. On voit cette évolution-là dans les différents étages rupestres.

    C’est-à-dire ? Comment on le voit ?

    Par exemple, on peut voir des barques et des gens qui sont en train de pêcher à la ligne ou bien avec un épervier. Et ça, ça remonte aux époques les plus anciennes de l’art rupestre du nord du Tchad. Bien évidemment, ce sont des choses qui sont impensables de nos jours.

    Puisque depuis évidemment, cette zone est devenue complètement désertique ?

    Voilà. Autrefois, il y avait pas mal de lacs, dont le Mega-Tchad qui est très réduit aujourd’hui. Il fait je crois 1 600 kilomètres carrés. Autrefois il en faisait 360 000. Donc c’était une véritable mer intérieure. Bien évidemment les modes de vie n’avaient rien à voir entre cette époque-là, il y a peut-être 6 ou 7 000 ans, et aujourd’hui. Il y a eu une évolution dans l’art rupestre concomitante avec celle des populations et de leur mode de vie.

    Ce terrain, malgré le classement au patrimoine mondial de l’humanité, n’importe qui peut pénétrer sur ces sites. Ils ne sont en rien protégés ?

    A Archeï, il y a pas mal de gens qui habitent à l’entrée du canyon, puis il y a toujours des gens qui sont là avec leurs chameaux. Donc c’est difficile de passer inaperçu et ça me paraît difficile effectivement d’arriver et de pouvoir détruire ces peintures-là. Je ne sais pas comment ça s’est produit. Ce que je sais, c’est que dans le cadre justement du classement au patrimoine mondial, il y a une action d’information auprès des jeunes et notamment dans les écoles qui leur font connaître ces peintures pour qu’ils les aident à les sauvegarder quand ils seront plus grands. Malheureusement, il y a toujours des individus indélicats qui se livrent à ces actions-là. Parce que malheureusement, ce n’est pas un cas unique. Cette année avec le groupe que je pilotais, on est tombé sur un site que j’ai visité il y a deux ans. Et là aussi, il a été tagué, il y a des inscriptions qui viennent recouvrir les peintures qui étaient relativement bien conservées encore il y a deux ans.


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