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    Saleh Kebzabo: «Le Tchad est en panne. Le pays est en train de mourir»

    Saleh Kebzabo, en mai 2001. AFP/Desirey Minkoh

    Au Tchad, le front social est toujours en ébullition, les syndicats ont suspendu leur mouvement de grève pour quelques semaines. Mais dans le même temps, le pays traverse une crise économique. Sur le plan politique, l’opposition réclame un dialogue. Pour parler de toutes ces préoccupations, Bineta Diagne reçoit Saleh Kebzabo, le chef de file de l’opposition tchadienne.

    Marine Le Pen, candidate du Front national à la présidentielle en France, effectue une visite officielle au Tchad ce mardi 21 mars. Votre parti l'Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR) a ouvertement exprimé son scepticisme. Pourquoi ?

    Saleh Kebzabo : C’est plus que du scepticisme. Nous avons exprimé notre opposition formelle parce que nous pensons que l’extrême droite que représente madame Le Pen laisse des souvenirs très tristes dans nos mémoires. Elle est raciste et xénophobe. Et nous pensons que nous ne pouvons pas recevoir quelqu’un comme madame Le Pen qui prétend gouverner la France de demain.

    Pourquoi elle, plutôt que tous les autres candidats ?

    Toutes ces visites des candidats français en Afrique sont inopportunes. Nous ne sommes pas des pays décideurs, alors tous ces gens qui viennent tourner autour du Tchad ou d’autres pays africains, je crois que c’est plus qu’inopportun. J’ajoute que madame Le Pen est la seule personnalité française à avoir adressé ses félicitations lors du coup électoral de monsieur Idriss Déby. Et apporter un soutien à quelqu’un que nous combattons, quelqu’un qui a volé la dernière élection est aussi la raison pour laquelle elle n’est pas la bienvenue au Tchad, les Tchadiens ne veulent pas d’elle.

    Vous parlez d’une personne que vous combattez politiquement. Pourtant, dans une tribune publiée la semaine dernière dans Jeune Afrique, vous appelez à un dialogue avec le parti au pouvoir. Sur quels points êtes-vous aujourd’hui prêt à discuter avec le parti au pouvoir ?

    Toutes les catégories socio-professionnelles, y compris la majorité présidentielle, dans un des textes que j’ai lu il y a quelques semaines, demandent au président Déby d’organiser un dialogue inclusif pour discuter des problèmes du pays. Le Tchad est un pays qui est en panne politiquement, socialement et financièrement. Sur tous les points, le pays s’est arrêté. Le pays est en train de mourir. Il faut que tous les acteurs sociaux politiques se joignent à nous pour que, autour du président Déby, nous fassions un dialogue inclusif qui est la seule solution pour sortir les Tchadiens de la situation actuelle.

    Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à dialoguer ? Accepteriez-vous des postes ministériels ?

    Il ne s’agit pas pour nous de participer à une quelconque fête de rétribution ou de partage d’un gâteau, qui d’ailleurs n’existe plus du tout. Personne d’entre nous ne réclame un poste quelconque. Nous n’avons comme ambition que de vouloir nous mettre ensemble pour discuter réellement et profondément des problèmes de notre avenir : qu’est-ce qui bloque l’avenir du Tchad ? C’est ça qui est le plus important.

    La grogne sociale est très forte au Tchad. Les fonctionnaires viennent de suspendre quatre mois de grève. Comment accueillez-vous cette nouvelle ?

    Les syndicats ont fait preuve de responsabilité. Il faut les comprendre. On ne peut pas dans un pays affaibli comme le nôtre, continuer éternellement des grèves qui ne règlent pas toujours profondément les questions. Ces grèves ont eu comme conséquence, par exemple, un retard de quatre à cinq mois sur la scolarité. Donc je ne vois pas comment les enfants peuvent aujourd’hui rattraper quatre à cinq mois de scolarité quand déjà, dans une période normale, l’école tchadienne n’a que quatre à cinq mois de scolarité, y compris dans les universités, les instituts et ainsi de suite. Ça, c’est un des aspects. Vous avez aussi le problème des hôpitaux et autres qui ont été fermés et qui entrainent d’autres conséquences.

    Mais alors pour vous, quelle est la solution à moyen terme pour résoudre ce problème social ?

    Le problème social est une conséquence de la crise financière. La crise financière est une conséquence de la mauvaise gouvernance générale du pays. Le pays est très mal géré, nous l’avons toujours dit, dénoncé, décrié depuis des années. On ne nous a pas écoutés. Le pays a été gouverné comme une affaire personnelle, comme un patrimoine familial. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Nous sommes au fond du gouffre. Donc sur le plan social, tout ce que nous vivons est du fait du président Déby, de tous les détournements, tous les pillages à ciel ouvert. Et aujourd’hui, on est dans cette situation où la crise sociale va s’aggraver. Elle va s’aggraver d’autant plus qu'il y a aussi le problème du coton. La mévente du coton est aussi du fait de la mauvaise gouvernance qu’il y a dans notre pays et la mauvaise gestion de la Société cotonnière va toucher plus de quatre millions de personnes dans le sud du pays. Donc tout cela va à terme exploser si on ne fait pas attention.

    Un mot sur l’Union africaine. Votre compatriote Moussa Faki Mahamat a pris fonction à la tête de la commission de l’Union africaine la semaine dernière, le 14 mars. Le croyez-vous en mesure d’insuffler une nouvelle dynamique au sein de cette institution ?

    Moussa Faki a pris les rênes de l’Union africaine dans des conditions extrêmement difficiles. Mais c’est un Tchadien, c’est un combattant. Il faut le soutenir. Il va y arriver parce que l’un des problèmes, c’est notre dépendance financière vis-à-vis de l’Union européenne et cette situation est en train d’être réglée. Je crois qu’on a trouvé les moyens de prélever à la source, dans les taxes douanières, pour alimenter le budget de l’Union africaine. Donc c’est déjà une grande épine qui est retirée de notre pied et, je crois que pour le reste, il s’agit d’avoir le courage politique de faire en sorte que les pays africains sortent leurs discours nationalistes et qu’on aille résolument vers l’intégration régionale, puis continentale, qui de notre point de vue est la seule solution pour l’avenir du continent africain.


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