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    Cynthia Ohayon (ICG): «Un clivage traverse le paysage musulman» au Mali

    Cynthia Ohayon, analyste d'International Crisis Group en Afrique de l'Ouest, sur RFI en juillet 2017. RFI/Victor Uhl

    A un an de la présidentielle, quelle est le poids de l’islam dans la vie politique malienne ? Pour répondre à cette question, l’ONG International Crisis Group a mené une enquête de terrain de plusieurs mois au Mali. Quelles sont les influences réelles des grands chefs religieux comme l’imam Dicko et l’imam Haïdara ? Cynthia Ohayon est l’une des analystes d’International Crisis Group pour l’Afrique de l’Ouest. Quelques jours après la sortie de son rapport, elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Dans votre rapport, vous dites que le paysage musulman est très morcelé au Mali, mais qu’il existe quand même deux grands courants qu’on pourrait qualifier de wahhabite et de malékite.

    Cynthia Ohayon : Oui, effectivement, alors il y a un clivage qui traverse le paysage musulman, donc on a d’un côté cette tendance malékite qu’on peut appeler « soufi » aussi, puis de l’autre côté cette tendance wahhabite qui incarne un islam plus rigoriste, plus strict. Donc il y a évidemment des rivalités à la fois idéologiques, mais aussi souvent personnelles. Mais il faut aussi nuancer cette dichotomie, il y a parfois des alliances qui peuvent contourner ces clivages, ou qui peuvent les ignorer.

    À la tête du courant wahhabite, il y a l’imam Mahmoud Dicko qui préside le HCI (Haut Conseil islamique), est-ce qu’on peut dire qu’il a le vent en poupe depuis qu’il a fait reculer le président Amadou Toumani Touré, c’était en 2009, sur la réforme du code de la famille ?

    Alors c’est effectivement à ce moment-là qu’il a montré sa capacité de rassemblement de mobilisation populaire, il s’est aussi illustré en 2013 en soutenant le candidat qui est le président actuel Ibrahim Boubacar Keïta. Il est aussi assez populaire par son discours, sa rhétorique très critique vis-à-vis de l’Occident. Parfois, il essaye de se placer en médiateur entre les certains groupes armés du Nord et Bamako, ce qui à certain succès. En 2012, ça a permis notamment de libérer des militaires maliens. Il y a aussi certains échecs comme à la fin de l’année 2016 où il affirmait qu’il avait obtenu du groupe Ansar Dine un cessez-le-feu qui a ensuite été démenti. Donc il y a aussi certains évènements où il a perdu un peu de sa crédibilité, mais ça reste quelqu’un d’influent.

    Vous rappelez qu’en février dernier, le même imam Mahmoud Dicko s’est opposé publiquement au ministre malien de la Justice qui avait promis une loi antiexcision. Est-ce à dire que l’imam Dicko est assez fort pour défier l’Etat malien sur la question de l’excision ?

    Effectivement, il utilise encore une fois cette capacité de rassemblement. C’est quelqu’un aussi de très charismatique. Après ça ne veut pas dire non plus que toutes les décisions sont prises forcément avec son accord, il y a certaines choses qu'il demande au pouvoir politique et qu'il ne va pas obtenir. Donc il ne faut pas non plus exagérer son influence.

    Ce courant wahhabite vient du mouvement du même nom qui a été créé dans la péninsule arabique au XVIIIe siècle. Quelle est aujourd’hui l’influence de l’Arabie saoudite sur l’islam malien ?

    C’est très difficile de quantifier, de mesurer cette influence, il y a évidemment de l’argent qui provient des pays du Golfe, ce n’est pas seulement de l’Arabie Saoudite, mais c’est aussi d'un pays comme le Qatar, par exemple. Ils remplissent un vide social qui est laissé par un Etat qui est souvent défaillant dans ce domaine-là et donc on sent effectivement une influence sociale idéologique sur l’islam malien en provenance du Golfe.

    Vous dites que la plus grosse ONG islamique au Mali c’est l’ONG al-Farouk et que dans la commune 4 de Bamako elle réalise beaucoup plus d’action sociale que la mairie de cette commune. Quelles sont les sources de financement de l’ONG al-Farouk ?

    C’est une bonne question dont on n’a pas voulu me divulguer la réponse. On me répond toujours de manière assez vague en me parlant de deux donateurs privés, que ce soit un prince ou un émir dans un pays du Golfe qui souhaitent promouvoir l’islam ou aider les Maliens à avoir des écoles coraniques ou des écoles franco-arabes qui soient mieux dotées avec de meilleures conditions de vie. Donc l’origine des sources de financement reste assez floue.

    L’autre grand courant de l’islam malien, c’est le courant malékite animé notamment par Chérif Ousmane Madani Haïdara. A son propos, vous dites qu’il est peut-être le chef religieux le plus populaire à Bamako, et qu’à la différence de l’imam Dicko, il n’a pas appelé explicitement en 2013 à voter pour le candidat IBK.

    C’est ça. Donc ça sort de son discours, du discours aussi des leaders religieux qui sont de sa tendance. Ils affirment que les leaders religieux doivent garder une certaine réserve et que donc ils peuvent donner leur point de vue sur des débats de société, typiquement des questions comme l’excision, etc., mais qu’ils ne doivent pas descendre dans l’arène politique.

    Et il est possible que l’année prochaine le futur candidat IBK ne soit pas soutenu par autant de chefs religieux qu’en 2013 ?

    Effectivement, parce qu’on sent de la part des chefs religieux une certaine déception à l’égard du pouvoir d'IBK. Qu’est-ce qu’ils ont obtenu finalement de ce soutien à IBK ? Pas grand-chose, ils ont une certaine influence, mais ça ne veut pas dire que toutes les décisions politiques qu’ils inspirent sont forcément prises et donc il est possible qu’ils préfèrent garder une certaine réserve.

    L’islam malien, vous le dites, est traversé par des courants extrémistes qui lancent des appels à la haine dans certaines mosquées et sur certaines radios. Du coup, beaucoup souhaitent réguler l’islam malien, mais vous dites : attention, le remède pourrait être pire que le mal.

    Alors c’est le dilemme qu’on expose dans le rapport. L’Etat malien est perçu souvent comme à la solde de l’Occident, et donc un Etat malien qui est faible, discrédité, qui s’impliquerait davantage dans le domaine religieux, ça risque d’être perçu comme une attaque de l’Occident contre les valeurs maliennes, contre l’islam malien et donc, effectivement, ça serait un danger. Maintenant, il y a quand même une vraie demande de régulation et on a identifié deux domaines dans lesquels l’Etat peut s’impliquer : la régulation des discours parfois intolérants, il y a les prêches, les sermons et puis il y a les radios confessionnelles qui sont très populaires au Mali. La solution, c’est d’impliquer les leaders religieux eux-mêmes, donc à la fois, ces personnalités comme l'imam Dicko et l'imam Haïdara et à la fois des personnalités qui sont influentes au niveau local.

    Et le deuxième point ?

    Le deuxième point, c’est la formation des imams. C’est-à-dire qu’aujourd’hui au Mali n’importe qui peut devenir imam, peut devenir prêcheur, ça se transmet souvent de père en fils. Donc on se retrouve avec beaucoup d’imams qui n’ont pas la formation et les compétences requises. L’idée, c’est aussi de voir si on peut faire des formations au Mali plutôt que d’envoyer les imams se former dans le Golfe ou au Maroc. Ca permettrait peut-être de réduire les clivages entre justement cette tendance malékite et cette tendance wahhabite.


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