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    Kako Nubukpo: le franc CFA «c'est la servitude volontaire»

    Kako Nubukpo. RFI

    Le cas du militant Franco-béninois Kémi Séba, qui a brûlé un billet de 5 000 francs CFA en public, samedi 19 août 2017 à Dakar, est loin de faire l'unanimité. Son geste lui vaut d'être jugé ce mardi 29 août par la justice sénégalaise. Mais aussi de relancer le débat : faut-il abolir le franc CFA ? La question intéresse beaucoup l’ancien ministre togolais de la Prospective, Kako Nubukpo. Il est également l’un des auteurs de Sortir l'Afrique de la servitude monétaire - A qui profite le franc CFA ? paru aux éditions La Dispute.

    RFI : Vous êtes l’un des économistes qui appelle à la fin du franc CFA. Comprenez-vous la tournure judiciaire que prend ce sujet aujourd’hui ?

    Kako Nubukpo : Je crois que, comme disait Talleyrand, tout ce qui est excessif est insignifiant. Et je crois que la procédure que la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) intente à l’endroit de Kémi Séba peut donner l’impression que la BCEAO souhaiterait interdire un débat qui, à mon avis, devrait être un débat salutaire.

    Ne s’agit-il pas d’un personnage qui se saisit du sujet franc CFA pour défendre d’autres causes ? Lui dit que les avantages et les inconvénients du franc CFA aujourd’hui ne l’intéressent pas, qu’il se bat contre la « servitude ».

    Pour nous, un certain nombre d’économistes, le franc CFA est la monnaie de la servitude volontaire. Il est donc difficile de faire un procès à monsieur Kémi Séba. Je ne connais pas son histoire spécifique, mais sur le franc CFA, ce qu’il dit me paraît digne d’être entendu.

    Même en posant des actes comme celui de brûler des billets ?

    Vous savez, c’est un débat entre la légalité et la légitimité. Cela renvoi au fameux procès de rupture qui avait lieu à la fin des années 1950 à propos des militants du FLN en Algérie. La question, c’est de savoir si dans le cadre existant, aujourd’hui, il est possible de poser un débat sur le franc CFA.

    Ce que moi j’observe en particulier, c’est que la BCEAO ne veut absolument pas de ce débat. Donc, je crois que c’est un débat entre la légalité d’une part et la légitimité d’autre part.

    Vous développiez ces arguments sur le CFA lorsque vous étiez ministre au Togo. Vous savez que les dirigeants des pays qui utilisent le CFA sont dans cette dynamique de maintenir le CFA ? Comment vous l’interprétez ?

    C’est ce que nous appelons la servitude volontaire. Le système CFA sert aujourd’hui une toute petite minorité de dirigeants africains et de grands groupes européens qui bénéficient du Trésor français, qui permet au franc CFA de rester arrimée à l’euro, dans le cadre du compte d’opération.

    Et le mécanisme d’assurance qu’offre le Trésor français à la Zone franc est un mécanisme qui permet de s’assurer contre les défaillances de la gouvernance économique et politique en Afrique. Ce n’est pas un mécanisme qui peut permettre à l’Afrique d’enclencher sa transformation structurelle. Donc, cette question de la souveraineté monétaire de l’Afrique est une question cruciale.

    Lorsque le vice-président de Côte d’Ivoire explique aux étudiants de HEC, à Paris, que le système CFA aujourd’hui, que l’arrimage du CFA à l’euro est une sorte d’assurance, qu’avez-vous à lui répondre ?

    Je lui réponds que l’assurance dont on parle est une assurance contre les chocs exogènes qui peuvent affecter les économies de la Zone franc. Mais à l’épreuve, il ne s’agit absolument pas de cela. C'est une assurance contre les défaillances de la gouvernance politique économique au sein de la Zone franc.

    Et ce que nous disons, c’est qu’il y a trois choses qui posent problème. La première chose c’est que le franc français n’existe plus, et on ne comprend pas pourquoi le franc CFA existe encore.

    La deuxième chose c’est qu’il n’y a qu’en France que l’on fabrique les billets de banque CFA. Pourquoi est-ce que l’on ne peut pas fabriquer les billets de banque CFA en Afrique ?

    Et la troisième chose c’est que la BCEAO, comme la BEAC en Afrique centrale (Banque des Etats de l’Afrique centrale), sont désormais indépendantes de nos États et elles vont s’inféoder un ministère d’un pays étranger, le ministère français des Finances, Bercy, pour gérer le franc CFA.

    Est-ce que le Nigeria, par exemple, fabrique ses nairas ? Est-ce que l’Egypte fabrique ses livres elle-même ?

    Ce dont il s’agit, c’est que le Nigeria traite avec la Banque centrale d’Angleterre. La BCEAO ne traite pas avec la Banque centrale européenne, c’est bien là le scandale.

    Pourquoi la BCEAO, qui est une banque centrale, va traiter avec le ministère d’un pays étranger, le ministère des Finances ? Et c’est bien là la différence entre le cas du Nigeria, le cas de l’Egypte, le cas de la Zone franc. Les accords de la Zone franc, ne sont pas des accords de nature monétaire, ce sont des accords de nature budgétaire et je trouve que c’est scandaleux.

    Et donc vous comprenez que la société civile puisse se saisir de ce débat ?

    Oui. Marcel Mauss disait que la monnaie est un fait social. La monnaie n’est pas seulement un fait économique, c’est un fait politique, c’est un fait social, c’est un fait sociétal.

    Tout citoyen de la Zone franc a le droit, pour ne pas dire le devoir, de s’intéresser à la manière dont les pièces et les billets qu’il utilise au quotidien se font tirer par la Banque centrale. Il s’agit du contrôle citoyen de l’action publique.


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